Le printemps nous offre, insatiables que nous sommes, deux inédits pris sur le vif du grand Jon Vickers. On attendait le Chénier de Houston chez Ponto, et voici un nouveau Florestan, et, surtout, un tout premier Gustavo III. Autant vous dire qu’on s’y est jeté dessus.
Les représentations londoniennes de février 1962 de ce Ballo furent les seules apparitions sur la scène londonienne d’Ettore Bastianini. C’est sans doute pourquoi, le Ballo in Maschera de la Royal Opera House met en avant en priorité l’image du baryton italien dans son packaging. On retrouve ici Bastianini fidèle à lui-même : solidité d’airain, émission en force mais jamais vulgaire, tenue même supérieure. Rien toutefois qu’on ne connaissait déjà de la Scala où il fut le beau Renato d’une sublime Callas. Le Gustavo de Vickers était lui jusqu’ici inédit et fait tout le prix de l’album. Inédit, à tout point de vue : cette incarnation ne ressemble à nulle autre connue, personnelle et passionnante. Avec Vickers, le souverain suédois perd sans doute de son sourire chaleureux, de son badinage primesautier. Le personnage que dessine notre ténor est sévère, à la sensibilité noble et contenue : aristocratique dans le sentiment, majestueux dans la présence. La première scène le trouve sans l’humour et le charme d’un Gigli, bien sûr. Ce refus du cabotinage impose en contrepartie une présence fantastique dans l’antre de la devineresse. Sa moquerie est douce et discrète, mais sa voix immense accentue de tout son poids la rythmique lors de l’ensemble. L’échange avec Ulrica qui suit est impérieux et viril, puis la bonté saisissante lors de la relaxe de la sorcière. Tout aussi inouïs, les premiers échanges avec Amelia sous le gibet, non plus arrivée en fanfare comme nous font la plupart des ténors latins, mais paroles rassurantes et prévenantes, avant tout soucieuses de la jeune femme effrayée. Le Non sai tu à suivre est phrasé avec une délicatesse pudique tout aussi introuvable ailleurs. Sa grande scène du troisième acte est anthologique : le raffinement des phrasés est insensé, les dynamiques spectaculaires, le ton, meurtri et mélancolique, poignant. Sa sortie de scène tonne avec en comparaison avec une ampleur insensée qui submerge tout. Autre géniale intuition de Vickers, le ton méfiant et scrutateur lors de l’entrevue finale avec Amelia. Inutile, je pense, d’ajouter que notre ténor meurt ici avec une classe et une dignité qui ne sont qu’à lui. Le reste de la distribution est plus anecdotique, à commencer par l’Amelia d’Amy Shuard. A l’écoute, on se demande bien comment un ténor de telle lignée et un baryton d’un telle étoffe peuvent bien se battre pour une Amelia aussi fruste, puissante mais mal dégrossie, souvent fausse aux deux extrêmes, et, surtout, privée de toute noblesse et féminité. Joan Carlyle est charmante, Regina Resnik très présente, mais toutes deux restent très conventionnelles dans leurs ficelles et vocalement sans attraits particuliers. La direction d’Edward Downes est inégale, souvent bien pulsée et très vivante, parfois malheureusement trop appuyée, plus fracassée que fracassante. L’ensemble n’est pas toujours sous contrôle, les décalages internes à la fosse nombreux, les pupitres peu disciplinés. Son in house variable, pas toujours très propre, mais globalement plutôt acceptable, offrant un bon relief aux chanteurs.
Quelques mois plus tard à Vienne, nous retrouvons Jon Vickers pour un Fidelio de gala que DG exhume aujourd’hui pour célébrer
l’anniversaire de la disparition de Karajan. A mon sens, ce coffret aurait pu tout autant, voire d’avantage, saluer le quatre-vingtième anniversaire de Christa Ludwig. Ce que réussit la
mezzo-soprano pour sa prise de rôle touche au très grand. La voix est somptueuse, le médium d’une beauté troublante, les aigus intenses et ronds, les phrasés envoûtants, l’émission chaleureuse et
intense. Et puis cette Leonore, vibre, tremble, s’émeut, s’emporte avec une passion intense et à fleur de peau, irrésistible, et ce jusqu’à des dialogues captivants, qui serrent la gorge plus
d’une fois. A ses côtés, Vickers semble en méforme, à l’émission moins ferme et claire qu’à l’habitude, accentuant involontairement le portrait du prisonnier épuisé dans sa geôle. En
contrepartie, la poésie immense que Vickers a su mettre à son Florestan en studio disparaît ici très sensiblement, et le change ne me semble pas heureux. Reste le tragédien, immense, cette voix
prenante, et un artiste qui de toute façon ne saurait laisser indifférent, même indisposé. Walter Berry faisait aussi ses débuts ce soir là en Pizzaro noir et implacable, très crédible,
vocalement tout à fait assumé, mais, comme Vickers, globalement moins marquant ici qu’en studio avec Klemperer. En retrait du plateau au titre de la splendeur des moyens, mais très correct de
chant, Walther Kreppel campe un Rocco efficace, plutôt émouvant, privé étrangement par le chef de son aria. Si Waldemar Kmentt confère une vraie
épaisseur à Jacquino, le Don Fernando un rien agité et nerveux d’Eberhard Wächter manque par contre singulièrement de noblesse à mon goût. Enfin, la
première Marzelline de la jeune Gundula Janowitz est simplement magique, idéale de blondeur, sublime d’émission, sans jamais paraître pourtant apprêtée ou précieuse. A la tête d’un orchestre
magnifique, Karajan fait des prodiges. Tour à tour, le chef soulève l’orchestre ici avec ampleur, là avec tranchant, dans une dynamique impressionnante (Leonore III grisante). La pure
beauté obtenue des pupitres est stupéfiante plus d’une fois, les raffinements nombreux et délectables. Pourtant, je dois avouer que si la démonstration est éblouissante, elle manque à mon sens de
la vie et du pathos qu’ont su y mettre des baguettes aussi radicalement différentes que Klemperer live, ou, au studio, Bernstein et Fricsay. Le geste du maestro est sans doute trop grand, trop
démesuré, pour les émotions de chair et de sang de ce drame à l’humanité si palpable et frémissante. La leçon musicale demeure toutefois magistrale. Prise de son radiophonique très propre,
définissant mieux l’orchestre que les voix, mais visiblement très filtrée, appauvrissant significativement en couleur les timbres masculins.
A propos de Ludwig, Karajan et Vienne, DG vient de republier leur live de Frau ohne Schatten. Je ne saurais trop suggérer à ceux qui ignorent encore ce coffret d’aller rendre hommage à Christa Ludwig en se délectant de sa
Färberin, la plus belle jamais entendue au disque. D’autant plus que Leonie Rysanek, Jess Thomas, Walter Berry, Grace Hoffmann ou encore Lucia Popp ou Fritz Wunderlich ne
gâchent naturellement en rien la fête.
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