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Jeudi 15 octobre 2009



De Vienne à Londres en passant par Salzbourg, et désormais Paris, la production de Willy Decker aura beaucoup tourné en Europe, récoltant de nombreux succès.  Cette énième reprise fut-elle mal préparée, ou bien en vitesse et sans le metteur en scène lui-même ? La soirée durant, la même frustration lancinante m’aura accompagné : une impression de bâclé, de mauvais théâtre et de manque de finition. Paul et Marietta enchaînent trois actes avec des gestes qui sonnent faux, comme s’ils récitaient leurs didascalies en interprètes amateurs. Face à cette musique déchainée et cette histoire faite de paroxysmes, la rencontre paraît aussi saugrenue que celle de la lave en fusion et de la guimauve.  Les deux principaux acteurs du drame portent peut-être leur responsabilité dans le rendu final. L’intensité, la conviction semblent leur manquer, comme s’ils se tenaient sur leur réserve. La production aurait-elle été répétée avant tout sur la base de vidéos ? La direction d’acteurs défaillante ne me semble pas seule en cause dans la tiédeur du résultat final. A mon sens, la structuration conceptuelle du travail de Willy Decker pose problème.  En divisant deux plans scéniques distincts pour séparer monde fantasmagorique et mode réel,  la mise en scène tue toute ambiguïté et se prive de ressorts théâtraux puissants. Rêves et cauchemars sont ainsi en quelque sorte distanciés, tenus à l’écart du monde réel, mais aussi de l’auditeur. Dénouer avant l’heure le réel de l’onirique dans une œuvre qui repose entièrement sur cette ambiguïté me semble un réel affadissement du propos. Le spectateur se trouve alors inéluctablement face à un drame désamorcé, peut-être colorié d’une imagerie bon teint et plus ou moins élégante, mais sans enjeu ni passion.

J’ai déjà dit les limites scéniques des deux principaux interprètes. Ils brillent avant tout vocalement par la beauté de leurs moyens, quoique Robert Dean Smith se retrouve vite éprouvé par la tessiture du rôle lors d’un troisième acte qui le trouve fragilisé et parfois à la limite de l’accident. La voix est belle, le chanteur séduisant, et il assume son rôle avec une musicalité louable et une sensibilité notable. Manquent par contre le charisme, la conviction brûlante, bref, l’intensité de l’incarnation. Riccarda Merbeth pour sa part affiche des moyens vocaux absolument somptueux, que ne compromet pas le vibrato très audible. La voix est belle, solide, et elle traverse son rôle avec une réelle aisance vocale. Si l’instrument est parfait ou presque, il ne ressort pourtant que peu d’émotion de son chant. L’interprète semble bridée, sans passion, sans chien ni tourment notable. Cette Marietta laisse admiratif mais dans le fond enflamme bien peu ; et ne semble guère justifier les transgressions de Paul.  Stephane Degout éclaire son Fritz et son Pierrot de toute son élégance vocale et scénique, alors que Doris Lamprecht, intense, fait passer de vraies et puissantes émotions lors de ses interventions. Dans la fosse, Pinchas Steinberg obtient de l’orchestre une sonorité d’ensemble admirable, bien étagée, très aérée et colorée. Sa direction retenue évite le piège de l’emphase mais contribue à sa façon, à force d’élimer les angles et de brider les élans, au manque de tension et de passion de la soirée.

En somme une première à l’Opéra bien sage et sous contrôle pour le drame brûlant de Korngold. Et de ce fait, pour un tel ouvrage, une vraie et frustrante déception. 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Jeudi 15 octobre 2009

 

Ce Wozzeck lors de sa création m’avait frappé au-delà de toute mesure ; jusqu’à le considérer comme un des moments les plus forts de cette ère Mortier désormais tout juste achevée. Cette reprise de début de saison vient souligner à l’extrême à quel point la réussite d’ensemble de l’époque était largement tributaire de l’extraordinaire couple formé alors par Simon Keenlyside et Angela Denoke, mais aussi de la cohérence entre le propos scénique de Christoph Marthaler et celui orchestral de Sylvain Cambreling.

Les tempéraments naturels de Vincent Le Texier et Waltraud Meier, si opposés à ceux de leurs prédécesseurs, s’inscrivent en comparaison bien mal dans la dramaturgie d’un Christoph Marthaler sans doute absent du travail scénique de reprise. Ainsi, Le Texier frappe par sa stature, sa violence, là où Keenlyside était tout d’une douce humanité qui finissait par dérailler. Le Texier semble d’emblée au fond du trou, ou plutôt au bord de l’étang, là où Keenlyside se laissait glisser graduellement avec bien plus de subtilité dans la folie. La ligne de chant, bien souvent malmenée et forcée, pour ne pas dire plus, détonne aussi bien souvent en comparaison de celle de son prédécesseur, qui n’oubliait jamais en lui le grand et noble mozartien. Le port naturellement aristocratique et le chant sophistiqué de Meier jurent avec le souvenir d’une Denoke toute de fragilité maternelle et si évidente il y a deux ans. Les qualités naturelles de Waltraud Meier me semblent toujours, onze ans après la production Chéreau au Châtelet, obstacles insurmontables et non pas atouts pour un tel rôle. La simplicité et l’émotivité naturelle du rôle lui échappent tant tout semble ici construit, artificiel. Et Marie ne saurait être sœur d’Isolde, ni même de Kundry.  

La perspective dramaturgique se trouve ainsi amplement déformée au hasard de la distribution de son couple principal ; et le travail de Christoph Marthaler d’une certaine façon corrompu. La cohérence du spectacle disparaît, l’absolue évidence de mars 2008 s’amenuise. Hartmut Haenchen dans la fosse contribue encore à dévoyer la conception d’ensemble de ce spectacle. Son orchestre exacerbé et brutal assène là où celui délicat de Sylvain Cambreling savait suggérer les ambiances les plus mouvantes et sensibles. Ce qui faisait la force de cette production - son équilibre entre scène, fosse et interprètes - n’aura en somme guère résisté à la routine d’une reprise. Comme si un spectacle d’exception, et voulu comme tel, ne saurait dans le fond résister à la mécanique trop bien huilée et sans passion d’une maison de répertoire. Qui en sera vraiment surpris ?

Restent alors en souvenir, en quittant la salle, la grandeur de l’œuvre, son humanité, son implacable force ; toutes choses qui nous rappellent à notre fragile condition, à nos failles les plus intimes et nos désirs les plus inavoués sous la voûte étoilée.

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Jeudi 15 octobre 2009

 

Luigi Nono : Composizione n°1

Felix Mendelssohn : Symphonie n°4 « Italienne »

Ludwig van Beethoven : Concerto pour piano n°4

 

Gewandhausorchester Leipzig

Riccardo Chailly, direction

Maurizio Pollini, piano

 

Pour son ouverture de saison, Pleyel avait vu les choses en grand. L’histoire est cependant bien connue : de grands noms ne font pas nécessairement de grands concerts. La qualité des artistes réunis protège bien sûr la soirée de toute médiocrité, et celle-ci reste et demeure, dans l’ensemble, d’une tenue supérieure. Le prestige de l’affiche laissait pourtant espérer ce brin de grandeur et d’excitation des grands soirs. En vain.

 

On imagine volontiers un si vénérable et ancien orchestre avant tout ensemble de tradition. Curieusement, c’est la musique de Nono qui aura su le mieux mettre en évidence les beautés et raffinements du Gewandhaus de Leipzig. Fluide et précis, Riccardo Chailly dose avec science et le volume et les coloris de son orchestre. Sa séquence est un cristal frémissant, à la précision rythmique implacable, qui se densifie sans s’alourdir au fur et à mesure que la musique avance. Les cordes de Leipzig abondent en couleurs et en chaleur, les bois et les cuivres séduisent par la pureté de leurs intonations, alors que les percussions soutiennent  le tout diaboliquement. L’ensemble se révèle très excitant. Mendelssohn joué dans la foulée déçoit nettement en comparaison. Le geste du chef est preste, véloce, latin, sans une trace de la pompe germanique qui bien souvent défigure cette musique. Pourtant, le tout m’a semblé bien incolore, et surtout grevé d’appuis trop marqués, aux cuivres et aux cordes les plus graves essentiellement, au regard de la vivacité d’ensemble imprimée par le chef. En somme, un visage fin et de rêve, mais de lourdes jambes qui empêchent tout envol.

 

D’emblée Beethoven se révèle bien plus séduisant. Les cordes dessinent ailées un contour à la plume que de bien beaux bois viennent emplir tour à tour de touches colorées d’une merveilleuse finesse. Hélas, Maurizio Pollini, moins apollinien qu’à l’accoutumée, appuie et contraste ici de manière bien rude ses accords, alourdissant ainsi de son jeu, deux mouvements durant,  un orchestre qui avait enfin su se débarrasser de ses encombrants appuis mendelssohniens. Le dialogue entre orchestre et soliste semble vite tourner dans ces conditions au malentendu. Contre toute attente, le dernier mouvement, d’une joie svelte et  nerveuse, se révèle tout à fait jouissif sous la baguette ludique et sans pompe de Riccardo Chailly. Maurizio Pollini allège et se prend au même jeu, et la soirée laisse enfin entrevoir, dix minutes durant, les sommets attendus.

 

Ce dernier mouvement beethovenien puis l’absence de tout bis renforcent le sentiment final d’une rencontre en tout point inachevée.   

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Lundi 15 juin 2009

 

Ulltimes ovations

Les ovations sont pour le Dreigroschenoper donné au Théâtre des Champs-Elysées ce dimanche 15 juin. Un grand concert marqué par des prestations remarquables et la générosité chaleureuse de tous les artistes de talent réunis à l’affiche. Quatre sous peut-être,mais aussi et surtout quatre stars. La première, et sans doute la plus admirable, Dorothea Röschmann, nous a gratifié ce soir d’une somptueuse  Polly. La voix est sublime, l’approche stylistique superlative. Le bonheur est total à chacune de ses interventions. A ses côtés Ian Bostridge et Angelika Kirchschlager font le show avec autant de classe que de beauté dans la voix (et même un zeste de chien bienvenu pour la belle Angelika). Hanna Schwarz impressionne quant à elle toujours autant par la profondeur de sa voix et son incroyable magnétisme. Et  le Brown de Florian Boesch et  la Lucy de Cora Burggraaf font bien mieux que simplement compléter ce royal quatuor. L’inimitable Klangforum Wien, aux beautés décidément irrésistibles, admirablement dirigé par un Heinz-Karl Grüber manifestement enthousiaste, fait tout le reste et mieux encore. Ovations longues et chaleureuses au rideau final, et, en prime, trois duos et le dernier finale en bis. Un grand concert et une grande soirée pour une œuvre dont le génie ne finit pas de me surprendre. Un constat tout simple : je n’avais pas pris tel pied à un concert vocal depuis belle lurette.


Relâche et vacances

Après ces dernières ovations, relâche. Non pas que la saison soit tout à fait finie. Mais il n’aura pas échappé au lecteur régulier que ma plume est devenue moins fréquente ces derniers temps. Le manque de temps n’est jamais que l’autre nom du manque d’intérêt ou de désir. A dire vrai, ma motivation marque le pas pour alimenter ces pages aussi régulièrement que par le passé. Effet de lassitude sans doute, mais aussi relatif manque d’intérêt pour la saison à venir, qui me verra prendre résidence essentiellement salle Pleyel. Le désir et le plaisir se remanifesteront à nouveau peut-être, mais, en attendant, rien dans la saison lyrique à venir n’excite suffisamment mon esprit pour justifier le maintien de cette activité régulière et chronophage. Ce blog épouse une période de la vie musicale parisienne concommitante au mandat de Gérard Mortier à l’Opéra de Paris, aux quelques premiers mois près, mais aussi à la réouverture de Pleyel et à la fin d’un certain Châtelet. Epoque passionnante, riche en événements de tous ordres, propice à tous les débats, exégèses et affirmations artistiques. « No great artist ever sees things as they really are. If he did he would cease to be an artist. » (Oscar Wilde) : on ne saurait mieux dire. Il n'y a pire tombeau pour l'art que le conformisme, voire la juste mesure. Dieu lui-même ne vomit-il pas les tièdes ?


En attendant une reprise, quelques liens

Je laisse donc en l’état, et pour l’instant, 285 chroniques, dont j’ai plaisir à voir que pour certaines elles restent consultées fréquemment bien après leur parution. Sont notamment concernées : la critique du Parsifal de Warlikowski, l’écho de la création londonienne du Doctor Atomic de John Adams, le portrait de Franco Corelli, la présentation de l’Otello de Rossini, ou bien encore la discographie de Die Frau ohne Schatten. J’ai remonté dans la chronologie quelques sujets plus chers à mon cœur relatifs à Elisabeth Grümmer, Jon Vickers ou le Dalibor de Bedrich Smetana. Je n’ai pas trouvé d’artifice simple pour mettre en valeur quelques merveilleux bonheurs musicaux (et personnels) rencontrés dans d’autres théâtres européens. Je profite de ce paragraphe pour évoquer le souvenir d’un beau Cosi Fan Tutte au San Carlo, d’un magique Orlando à Covent Garden ou encore d’une Lady Macbeth de Mzensk à la Scala de haut vol.

    

Par Friedmund - Publié dans : Humeurs lyriques - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 14 juin 2009

 

 

La firme Testament nous restitue à quelques mois d’intervalle deux témoignages mythiques de Covent Garden en 1957 : les Troyens de Rafael Kubelik avec le jeune Vickers, et le Ring de Rudolf Kempe à la tête d’une distribution à la couleur bayreuthienne prononcée. Passage en revue de ces deux témoignages sur le vif nouvellement publiés.

 

In such a night... (The Trojans, Rafael Kubelik)

 

Bien évidemment, il faudra pour écouter ce coffret abandonner le dogme de la langue originale. En notant toutefois que mieux vaut sans doute un anglais précis et bien énoncé comme ici que l’usuel esperanto que subissent bien des enregistrements du répertoire français. Ceci dit, ce coffret sera indispensable à tout amoureux de l’oeuvre ou admirateur de Jon Vickers. Quelle soirée! Là où Colin Davis nous a habitué au travers de ses deux intégrales à un Berlioz solennel et majestueux, Rafael Kubelik précipite la partition avec nervosité, mordant et urgence. Le drame avance implacable, les lignes orchestrales s’éclaircissent, l’atmosphère est électrique. A titre d’exemple, la Chasse Royale (maladroitement reléguée en fin d’acte, version Choudens oblige) prend sous la baguette du chef des allures toscaniniennes. La distribution est glorieuse. Jon Vickers se révèlait lors de ces soirées à l’attention de la planète lyrique. Son Enée est somptueux. La voix encore claire et haut placée, lyrique, plus souple et moins héroïque que ce qu’elle deviendra plus tard, est magnifique. Et l’intelligence du texte et du théâtre est d’ores et déjà sans égale. Athlétique, solaire, héroïque et raffiné, cet Enée n’a aucun rival. Il brille ici en sus de toute la beauté lumineuse de sa prime jeunesse. Cassandre revient à une Amy Shuard mobile, précise, très engagée, juvénile. Manque sans doute un charisme supérieur, mais elle n’a au fond rien à envier à bien des Cassandre de la discographie. Son Chorèbe, Jess Walters, est sans doute le seul point faible d’une distribution brillante. La ligne l’expose, la voix manque de beauté et de jeunesse. Tout le reste est éblouissant, à commencer par les carthaginois. Blanche Thebom offre une Didon monumentale, au geste large et noble. Sa scène finale possède un poids dramatique certain.  Le fantastique Narbal de David Kelly, profond et sonore, et le puissant et beau Iopas de Richard Verreau, tous deux impressionnants et anthologiques, captivent de la première à la dernière note.  L’invitation à Carthage en sus d’une belle et émouvante Anna au timbre superbe, Laura Elms, et d’un Ascagne de luxe, Joan Carlyle, lumineuse et fine, achève de donner à la seconde partie de l’ouvrage un parfum de grandeur et de référence (et au quatrième acte un extraordinaire intérêt).  A signaler encore les présences supérieures de Joseph Rouleau (le fantôme d’Hector), Michael Langdon (Panthée) ou bien encore Dermot Troy (Hylas). Une grande soirée de Covent Garden, d’ores et déjà historique, et plutôt bien captée au regard de la date (20 juin 1957). Mieux qu’une archive documentaire, un jalon de la discographie qu’à titre personnel je m’empresse de référencer aux côtés des deux versions de Colin Davis. En complément, une interview de Jon Vickers qui revient au Barbican sur les circonstances qui l’ont amené à participer à cette production clé pour le développement ultérieur de sa carrière. Au détour d’une phrase, Vickers nous apprend que les rares coupures (les entrées des artisans au III essentiellement) étaient motivées avant tout par l’obligation de terminer avant minuit une soirée déjà commencée à six heures.

                       

Trügt mich ein Nebel ? (Der Ring des Nibelungen, Rudolf Kempe)

        

La pêche est un cran moins heureuse en ce qui concerne le Ring londonien de la même année. L’intérêt majeur du coffret sur le papier réside naturellement dans la direction raffinée et châtiée de Rudolf Kempe. Entendre cette musique par un chef qui la jugeait bruyante et finit par l’abandonner de ce fait attire de suite l’attention.  Kempe tend une masse sonore réduite, aux cuivres bridés, comme tissée en toute clarté de bois. Les cordes assurrent en somme une base sur lequel les détails fleurissent et les angles trop saillant de l’écriture wagnérienne s’éliment. Dans des tempi mesurés, cette conception n’est pas sans rappeler celle de Karajan au studio, les manièrismes en moins. Ecoutée fragments, cette direction séduit ; sur la longueur, le tout peut sonner un rien pâle en comparaison de la frénésie de Keilberth ou de la puissance de Knappertsbuch. La qualité sonore, souvent précaire et surtout très variable, n’aide pas à fixer l’attention : difficile de goûter les subtilités et les raffinements de cet orchestre au travers de la passoire crasseuse de l’enregistrement. L’affiche en grande partie recopiée de celle de Bayreuth n’enthousiasme guère non plus comme si Londres était pour eux une routine alimentaire en marge des grandes soirées contemporaines de la Colline. Hans Hotter sonne ici pâteux et ennuyé, Wolfgang Windgassen déroule sans histoire mais sans folie son Siegfried, Ramon Vinay est exsangue (mais prodigieusement mâle au II de la Walkyrie).  Autres piliers du Neues Bayreuth, Hermann Uhde, Georgine von Milinkovic, Erich Witte et Maria von Ilosvay restent solides mais sans fulgurances notables non plus. Les quelques originalités de la distribution ne passionnent guère plus : le vétéran Frederick Dalberg (Fafner, Hunding) est sinistrement noir mais aussi à bout, la troisième norne de Amy Shuard ou la Woglinde de Joan Sutherland restent avant tout anecdotiques, le Waldvogel de Jeanette Sinclair fait esquisser plus d’un sourire. La Sieglinde de Sylvia Fischer a le mérite de documenter une artiste peu connue : la voix est charnue, l’interprète intéressante, mais on n’en oubliera pas pour autant nos chères Rysanek ou Brouwenstjin.  Plus intéressant le trio de Nibelungen: Peter Klein, Mime classique mais efficace, Otokar Kraus, Alberich plus léger et humain qu’à l’habitude, et Kurt Böhme, terrifiant Hagen. Enfin, Birgit Nilsson en 1957 campe une Brunnhilde encore virginale et féminine, sensible et parfois même timide, sans la frigide cuirasse qu’elle mettra plus tard au studio avec Solti. Au final, un coffret à réserver aux admirateurs du soprano suédois et aux collectionneurs pathologiques de la discographie du Ring.

 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Disques et livres - Communauté : Musique Classique
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Mardi 9 juin 2009

 

Certains souvenirs semblent à jamais présents. Ma première rencontre sur scène avec Placido Domingo fait partie de ces moments qui jalonnent une vie. Je m’en souviens comme si c’était hier alors que pourtant presque dix ans ont passé depuis. C’était le jour de mon anniversaire, dans le froid glacial d’un début de printemps new-yorkais. Il neigeait d’ailleurs sur South Manhattan la veille. Placido chantait Parsifal, son grand et nouveau cheval de bataille de l’époque. J’avais passé la journée dans un état avancé de grande nervosité, quasi somnambule dans les couloirs du Natural History,  et anxieux de ne rater pour rien au monde ce rendez-vous. Au fur et à mesure que la tension montait, je ne pouvais non plus m’empêcher de penser au syndrome de la Berma. Si sa performance fut superlative et sa présence en scène souvent hypnotique, étrangement, c’est plutôt l’impressionnant Gurnemanz de John Tomlinson et la direction somptueusement fine de James Levine qui me restent aujourd’hui en mémoire - pour ce qui est de la musique tout du moins. Le souvenir de la soirée reste lui indubitablement associé à cette excitation unique d’être, de voir, d’entendre sur le vif le ténor espagnol. Et l’éblouissement d’une présence qui s’impose sans crier gare, sans ostentation, avec un naturel et un art confondant. Une moitié de Berma en somme. Parler d’idole en ce qui le concerne pour moi serait exagéré. Domingo fut plutôt longtemps mon héros, le chanteur clé et incontournable de ma découverte adolescent du monde lyrique. Son intelligence humaine et dramatique unique donne vie à tous ces personnages qui s’installaient progressivement dans mon univers. Au contraire de tant d’autres ténors bien conventionnels, ou simple glottes fussent-elles d’or,  il habite à mes yeux de manière incomparable ses rôles, leur donne une vraie crédibilité. Cette qualité demeure encore aujourd’hui unique. Le relief, la vie que Placido Domingo confère à ses personnages n’a cessé d’être impressionnante au fur et à mesure que sa centaine de rôles s’allongeait, que les répertoires se diversifiaient. Placido Domingo est le premier ténor moderne. Il reste encore aujourd’hui sans doute le seul. Et la superstar absolue de notre époque (à qui en douterait encore, je suggère d’écouter le beau coffret de trois CD consacré par Orfeo à sa carrière viennoise). Il était naturellement hors de question de ne pouvoir lui dire au revoir au Châtelet après nos trois trop brèves rencontres en scène.

 

Le Cyrano de Bergerac d’Alfano pouvait paraître une gageure à ce stade avancé de sa carrière. D’abord du fait d’une langue française dont les spécificités lui furent toujours des arcanes. Mais aussi du fait de la personnification enthousiaste et superbement stylée de Roberto Alagna qui redonna vie à un opéra qui vaut bien plus que le statut de curiosité  - et qui à mon sens vaut bien des pans entiers du répertoire régulier à l’affiche des grands théâtres lyriques. En rien comparable au modèle Alagna, Placido Domingo offre un Cyrano de Bergerac d’égale valeur, vocalement et verbalement moins fluide mais diantrement charismatique. Là où Alagna sonnait poète, Domingo sonne mousquetaire gascon, mûr, trapu, truculent ce qu’il faut sans plus. Un homme, un vrai, qui porte en lui le poids des années et de sa disgrâce, intrépide et flamboyant. L’ombre et la part de tristesse que met notre ténor à son rôle apportent au rôle une dimension supplémentaire qu’il sera difficile d’oublier par la suite (ce qu’a confirmé immédiatement la réécoute dans la foulée de Roberto Alagna, plus solaire et dépourvu de la mélancolie propre à la composition de Domingo). A cette composition poignante, s’ajoute une présence scénique qui reste unique. Le charisme est inné ou n’est pas. Il suffit à Domingo d’être en scène pour capter l’attention par son incomparable. Sans ostentation, par son naturel et son aura, la mesure intelligente de ses gestes et de ses attitudes, l’acteur s’impose et écrase l’entourage. C’est bien là ce qu’on attend d’un Cyrano. Sa mort arrache les larmes, et j’ai pu constater qu’autour de moi, dans mon secteur du Châtelet, les pleurs étaient bien partagés. Les outrages du temps n’ont eu que peu de prises finalement sur la beauté de la voix. Le medium s’est un rien terni, mais l’aigu, héroïque et puissant, irradie encore tous  les ors d’un timbre reconnaissable entre tous. J’ai déjà dit les limitations idiomatiques du ténor dans le répertoire français. Le problème n’est pas tant dans d’intempestifs accents, plutôt bien maîtrisés, que dans la clarté et la fluidité du texte. De tout temps la voix de Domingo n’a guère fait étalage de souplesse, de qualité d’articulation. La transformation progressive de la voix vers celle d’un heldentenor assumé et solide n’a bien sûr rien arrangé. La grande manière du ténor espagnol reste son legato de velours, d’une beauté et d’une consistance encore étonnante et toujours exceptionnelle, qui procure aux effusions de la scène du balcon une classe et une fougue lyrique sensationnelles. Placido Domingo, chanteur somme toute à la technique très particulière et à la voix très construite et peu facile, déploie encore aujourd’hui une musicalité d’une richesse inouïe, sans comparaison aucune avec ses rivaux les mieux dotés et les plus jeunes. Que les Beckmesser de tous poils en prennent de la graine, et La Palice l’écrirait mieux que moi : ce qu’on attend avant tout d’un musicien, c’est de la musicalité. Je pourrais continuer des heures à parler de cet éblouissant Cyrano. Ce 31 mai après-midi l’un des plus grands artistes de l’histoire de l’art lyrique vient sans doute de faire ces adieux définitifs à la France. Huit, neuf, dix rappels peut-être (je n’ai pas compté) ne suffiront pas à témoigner toute la gratitude que, nombreux, nous avons voulu lui témoigner au rideau final pendant plus d’une demi-heure. Salut l’artiste. Et encore merci, merci, merci.

 

Face à telle personnalité, portée de surcroît pas un rôle qui l’impose en scène en presque permanence, le reste du plateau pourrait facilement être réduit à un rôle de faire-valoir. Il faut être gré au théâtre d’avoir su l’entourer de personnalité intéressantes qui tirent leur épingle du jeu aux côtés du ténor espagnol. De Roxane, Nathalie Manfirino a incontestablement la fraîcheur, la jeunesse et l’esprit. La voix est rayonnante, belle, frémissante, tout juste un peu exposée lorsque l’écriture de Franco Alfano se fait plus héroïque ou passionnée. Elle sait imposer aussi son personnage sur scène avec justesse, et son triomphe au rideau final n’est que justice. Le choix de Samir Pirgu en Christian est moins heureux. La voix n’est guère belle, la langue souvent pâteuse et le chant n’impose rien de particulièrement mémorable. Le ténor demeure fonctionnel et ne disparait pas dans l’ombre de Domingo : ce n’est déjà pas si mal. Superbe prestation en revanche de Marc Labronette, De Guiche noble et élégant, bien chantant et très présent. Laurent Alvaro s’impose quant à lui sans problème dans le rôle de Ragueneau, et Doris Lamprecht fait mieux que passer dans le rôle de la duègne. Dans la fosse, Patrick Fournillier trouve le savant équilibre entre les deux polarisations française et italienne de cette partition à cheval sur deux écoles. Tour à tour la partition impose sous sa direction sa clarté, sa vivacité et son esprit, mais chante aussi avec tout le lyrisme requis aux moments les plus tendres. On peut regretter que le chef n’ait eu à sa disposition que les pupitres assez pâles  de l’Orchestre Symphonique de Navarre. Tant pis, l’humeur devant telle fête musicale n’était de toute façon pas en ce qui me concerne à l’étroit pinaillage.

 

Le spectacle de Petrika Ionesco impose un zeffirellisme de bon aloi qui semble de toute façon la meilleure approche pour un tel ouvrage. Le metteur en scène réussit ainsi à donner vie aux scènes de groupe avec talent, que ce soit dans les tourbillons comiques du premier acte où la solennité funèbre du siège d’Arras. Toute la grâce d’une scène du balcon mémorable est toutefois à mettre avant tout au crédit du décor recherché et bien senti présenté à la fin du second acte. L’immense talent de Placido Domingo, Cyrano plus vrai que nature, fait le reste. Et c’est bien de cela dont on se souviendra. Longtemps. 

 

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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Mercredi 6 mai 2009

 


On peut imaginer qu'un tel disque suscitera de nombreux cris et grand dédain de la part des orfraies du monde lyrique. Entre les pythies pyromanes qui psalmodient urbi et orbi la fin prochaine du ténor, les intégristes du baroque qui crieront à l’imposture, et plus largement tous ceux pour qui la case labellisée doit s’imposer en inexorable tyran pour tous, voila une vaste foule hurlante à qui ce disque ne plaira sans doute pas. Tant pis pour eux, qu’ils passent leur chemin. Pour moi, qui reste subjugué par le Testo monteverdien de Roland Villazon, mais aussi le souvenir de quelques arias mozartiennes saisissantes en concert, il allait de soi que cette proposition haendelienne serait irrésistible. Les cris alarmistes de déclin vocal, relayés jusque dans un grand quotidien français sans doute temporairement en déficit d’article de fond, ne trouvent aucun écho palpable dans cet enregistrement réalisé au printemps dernier. Rolando Villazon me semble même avoir regagné nettement en fraîcheur vocale depuis son dernier récital fourre-tout qui m’avait laissé plutôt indifférent. La voix demeure d’une beauté confondante, le legato fluide ne souffre d’aucune scorie, et jamais la voix ne semble être forcée ou malmenée. La qualité de la vocalise, ferme, rapide et en force, laisse admiratif, et le ténor déploie trilles rapides et lents à satiété. Ci et là, quelques imprécisions ou quelques liens un rien hâtifs peuvent apparaître et laisser deviner que là n’est pas l’exercice le plus usuel du ténor. Pour autant,  le résultat est magistral. Le musicien reste étonnant, capable de varier avec inspiration les dynamiques dans la vocalise pour mieux les porter à incandescence, ou bien de chanter de longues phrases dans une pureté d’émission exceptionnelle. Alors que pleuvent critiques et sombres et sévères prédications à son endroit, le ténor publie ici sans doute son récital musicalement et vocalement le plus probe, le plus immédiatement admirable.

 

L’interprète, intelligent et sensible, reste fidèle à lui-même, c'est-à-dire au sommet. La virulence fière et noble de son Bajazet de chair et de sang saisit dès le Ciel e terra qui ouvre le récital. Son ultime scène, impétueuse envers Tamerlano, toute de tendresse chaleureuse vis-à-vis d’Asteria, puis d’un histrionisme assumé quand vient l’agonie finale, se révèle du plus grand relief et bouscule avec talent les trop bonnes manières d’une certaine interprétation baroque. Les trois airs de Serse illustrent à merveille l’intelligence interprétative de Villazon : Ombra mai fu est tout d’une mâle douceur et d’une absolue sérénité (et pas arie antiche pour deux sous !), Piu che penso évoque irrésistiblement  un paon dans toute sa superbe (et quelle virtuosité !), et Crude furie oublie justement dans sa colère un rien burlesque de trop se prendre au sérieux.  Au rebours de ces deux portraits de grand relief (et que Villazon envisage d’ailleurs d’incarner à la scène prochainement), les deux extraits de la Resurrezione se dessinent épurés, sans faute et d’une parfaite fluidité de voix et d’humeur. Prise comme dans un songe doux et amer à la fois, l’aria de Grimoaldo est idéale de ton et présente d’inimaginables trésors de musicalité ; peut-être le sommet de l’album. A la première écoute, Scherza infida surprend tant l’approche, solaire et virile, se refuse à tout épanchement. La musicalité suprême, l’originalité du ton et de la manière, finissent par séduire sans réserve. Dopo notte, radieux, sensible et virtuose, enthousiasme tout autant, et même plus encore. Et on souhaite à bien des ténors cette agilité, cette splendeur des coloris, cette superbe vocale qui n’oublie jamais l’expressivité et la sensibilité ! A faire écouter d’urgence en somme à tous ceux, vaguement charognards, qui voudraient en vain que cet artiste si précieux ne soit plus qu’un ersatz d’histrion à la glotte dévastée. Les Gabrieli Players et Paul McCreesh, sans doute flattés par la qualité technique superlative de l’enregistrement, accompagnent Rolando Villazon avec beaucoup de chaleur et de beauté, quoique je les aurais parfois aimés plus percutants ou incisifs.

 

Puisse ce disque être un nouveau jalon pour Villazon vers une seconde carrière qui le verrait embrasser en priorité Monteverdi, Haendel, Vivaldi et Mozart. Idomeneo, Bajazet et Serse sont déjà promis à la scène alors que le disque devrait bientôt nous offrir un Ercole vivaldien sous la baguette de Fabio Biondi. On imagine volontiers que les Emmanuelle Haïm, Paul McCreesh et autres Fabio Biondi ne voudront plus désormais se priver pour leur répertoire d’élection d’un artiste doté de tant de sex-appeal vocal et de cette sensibilité hors du commun. Moi non plus.  

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Disques et livres - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 3 mai 2009

 


Méhul : Andante de la deuxième symphonie
Berlioz : La mort d’Ophélie opus 18 n° 2 (première partie)
Gluck : Sicilienne (Armide)
Rameau : "Cruelle mère des amours" (Hippolyte et Aricie)
Gluck : "Enfin il est en ma puissance..." (Armide)
Gluck : Ballet des Ombres heureuses (Orphée et Eurydice)
Gluck : "Renaud, ciel ! Mortelle peine", "Le perfide Renaud me fuit..." ,"Quand le barbare était en ma puissance..." (Armide)
Cherubini : Ouverture du troisième acte, "Du trouble affreux qui me dévore" (Médée)
Gluck : Air des Furies (Orphée et Eurydice)
Berlioz : "En mer, voyez, six vaisseaux", "Ah je vais mourir", "Adieu, fière Cité" (Les Troyens)
Berlioz : La mort d'Ophélie op. 18 n° 2 (2e partie)

 

 

Orchestre Les Siècles

Anna Caterina Antonacci, soprano
François-Xavier Roth, direction musicale

 

J’avais peu goûté ce que Juliette Deschamps avait offert pour Era la Notte. De l’eau, du feu, des jeux d’ombre, des objets symboliques, le tout respirait la joliesse de bon aloi privée de sens. Les mêmes artifices peuplent encore Altre Stelle : un livre, des verres brisés, un feu qui éclaire la nuit, et même une tempête de neige égarée entre les soleils brûlants de Corinthe et Carthage. Ce nouveau spectacle propose pourtant une cohérence sans doute meilleure et mieux construite. Juliette Deschamps perd son interprète dans un couloir labyrinthique aux couleurs du palais de Minos. L’errance proposée est celle de la femme amoureuse puis abandonnée, de l’espoir jusqu’à la mort en passant par la violence maternelle. Le tout dans des costumes de notre quotidien contemporain. Eternelle histoire et corde féminine pour ne pas dire féministe. Le tout se regarde et se suit, tant bien même on se dit qu’avec une telle tragédienne en scène il y avait sans doute d’autres flammes à allumer. La tragédienne, c’est bien entendu l’incomparable Anna Caterina Antonacci, toujours aussi belle et intense à voir, dans un répertoire qui semble fait pour elle et que Paris ne lui propose désespérément plus. Honte sur les programmateurs parisiens. Phèdre l’expose vocalement et les outrages du temps commencent à se faire entendre. On admire pourtant la fougue, la colère, la douleur, et toutes ces passions qui se concentrent et s’embrasent et se régénèrent à chaque mesure. Armide est idéale de sensuelle féminité, d’élégante passion amoureuse, de mystère. Le chant se fait caressant, le verbe délectable. Autant de magie que de séduction, un brasier intérieur mais dévastateur, et la finesse d’un sentiment délicat en prime : tout le personnage est là et s’impose avec évidence. Les écarts et les turbulences de Médée trouvent Antonacci souveraine encore, sans doute mise à mal parfois par l’écriture, mais tragédienne comme jamais, grande tout simplement, et extraordinaire diseuse. Le plus beau reste pourtant à venir avec une mort de Didon extraordinaire de musicalité, à l’impeccable articulation, anthologique. Anna Caterina Antonacci y verse tout à tour douleur, rage, nostalgie et abnégation en vraie reine de légende, noble et belle, grande et sublime. Dans la fosse François-Xavier Roth mène Les Siècles avec une attention soutenue à l’articulation et obtient souvent des couleurs fortes. Le résultat n’est toutefois pas exempt d’une certaine lourdeur et d’un prosaïsme insigne. Peu importe, ce spectacle ne vaut que par et pour Anna Caterina Antonacci, cantatrice décidément unique et incomparable, et tient, en ce qui la concerne, toutes ses promesses et bien plus encore.

           

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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Mardi 14 avril 2009

 

 

La force et l’intelligence de l’Eugène Onéguine présenté en début de saison avaient pour le moins attisé mon désir de savoir ce que Dmtiri Tcherniakov tirerait de Macbeth. Le rideau baissé, mon sentiment premier est celui d’une déception. Sans doute le climat intimiste et psychologique de l’opéra de Tchaïkovski proposait plus de matière au talent et au savoir faire du metteur en scène. Le destin des Macbeth selon Tcherniakov n’est pas sans rappeler celui du couple Ceaucescu. Il fait ainsi du couple Macbeth d’obscurs notables dépassés par un destin de tyrans trop grand pour eux. Le peuple prend ici la place des sorcières et se fait au I initiateur et catalyseur d’une ambition de circonstance. C’est ce peuple encore qui assassine collectivement Banquo. Fragilisé, Macbeth achève la scène des apparitions par quelques coups de feu à l’encontre de cette populace inconstante qui désormais lui échappe voire le raille. De la répression naîtra la révolte, la prise finale d’assaut des appartements royaux et leur démolition expiatoire. Le metteur en scène russe sépare l’action en deux univers distincts : celui de l’intimité des Macbeth, une maison bourgeoise, et celui de l’espace public, une place d’une ville ouvrière. A l’exception de quelques moments plus saillants, aucun de ces deux espaces ne convainc vraiment. La métaphore de la transposition est savamment filée, mais peu d’images fortes surgissent de la scène. Et si Shakespeare pourrait éventuellement s’y retrouver, le grand mélodrame italien beaucoup moins. Je retiens toutefois ce finale du II qui laisse les Macbeth seuls en scène, ou bien encore la scène des apparitions, qui trouve toute son implacable cohérence au fur et à mesure de son déroulement. Autre idée étonnante, les tours de magie du brindisi (toute la médiocrité des Macbeth en quelques images simples), évoqués à nouveau, comme pour souligner le caractère finalement fragile de la Lady, lors d’une scène du somnambulisme plus pathétique que jamais. L’absence lors de la scène finale des chœurs et des deux ténors est une autre idée bien sentie mais qui souffre d’une réalisation peu imaginative (la sonorisation amplifiée depuis les coulisses était-elle bien nécessaire ?). Enfin, les transportations d’une scène à l’autre via une projection façon Google Earth apportent peu, si ce n’est peut-être de camper la modernité temporelle du propos et la petitesse du « royaume » des Macbeth, ici simple et modeste bourgade. De manière générale, la direction d’acteurs, si forte et imaginative pour Eugène Onéguine, semble ici souvent à court d’inspiration pour soutenir pleinement la vision pertinente et réfléchie du metteur en scène. Dommage.  

 

Si à défaut d’emporter l’adhésion la mise en scène intéresse, la réalisation musicale laisse quant à elle fort à désirer. Les chanteurs réunis sont dans l’ensemble très  honorables mais ne passionnent guère. Dimitris Tiliakos a de Macbeth l’élégance mais guère ni la présence ni surtout le registre aigu, souvent fragile et même instable. A ses côtés, Violeta Urmana assure son rôle de bout en bout par sa solidité vocale (à défaut de la vélocité et de la souplesse requises) mais ne convainc jamais pleinement. La composition est intelligente, l’actrice très présente, mais cette Lady manque terriblement de venin sensuel et de froide insinuation. Et si la scène de somnambulisme touche, c’est avant tout par son jeu et non par son chant. Ferruccio Furlanetto, que j’ai apprécié sans réserve en Filippo ou Fiesco, est en Banquo soit dans un mauvais soir soit dans un rôle qui ne lui sied guère : la voix sonne très engorgée, le legato est absent, l’homogénéité des registres fort compromise.  En comparaison, Stefano Secco semble une jouvence pour l’oreille tant l’émission est claire et la voix bien soutenue et projetée ; dommage que le chef lui sabote son aria en la désarticulant d’une manière insensée, ce qui conduit indirectement le ténor à altérer d’inutiles scories sa ligne de chant. Son confrère Alfredo Nigro lui donne la réplique par deux fois en Malcolm de manière très convaincante et l’ensemble des seconds rôles se révèle très correct.  Rien à redire non plus des chœurs, bien en place, à défaut d’être vraiment enthousiasmants.

 

Avec de tels solistes, même en retrait par rapport à leur meilleur, la soirée aurait pu tout de même se révéler agréable. C’était sans compter la baguette de Teodor Currentzis, invertébrée, maniérée et même souvent exhibitionniste. La personnalité artistique très tranchée de ce jeune chef suscite visiblement le débat. En ce qui me concerne, je n’ai jamais entendu pareil assemblage de tics démonstratifs : détails surlignés au détriment de l’ensemble, modifications soudaines et incohérentes des tempi, décharnement du phrasé ici puis brutalités vulgaires là, crescendi récurrents qui surgissent du néant pour retomber comme un soufflé… Le drame ne gagne rien à cette débauche d’effets clinquants, voire y perd une bonne part de son efficacité. Surtout, tous ces tripatouillages stériles finissent par fatiguer et irriter par leur vaine agitation. Dans une salle qui se délecte de mettre à l’index le moindre metteur en scène de talent sous l’accusation expéditive de « défiguration » des œuvres, l’accueil triomphal du chef d’orchestre au moment du rideau final ne manque vraiment pas de sel.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2008-2009 - Communauté : Musique Classique
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Lundi 13 avril 2009

 

 

Ludwig Van Beethoven

Ouverture de Coriolan

Wolfgang Amadeus Mozart

Concerto pour piano n°27

 

Ludwig van Beethoven

Ouverture des Créatures de Prométhée

Symphonie n°8

Wolfgang Amadeus Mozart

Ouverture des Noces de Figaro (bis)

 

Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam

Ivan Fischer, direction

Radu Lupu, piano

 

 

Les premières mesures de Coriolan ne laissent aucun doute : cette richesse inouïe de l’étoffe et le son plus mat et sombre qu’à l’habitude sont bien ceux de l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam. S’il est permis de gloser à l’infini sur la brillance technique des formations américaines, ou bien sur l’âme musicale de leurs homologues allemands, l’orchestre centenaire possède un son qui n’est qu’à lui, capiteux mais aux fragrances multiples et d’une irrésistible finesse. Jamais encore cette saison je crois avoir tressailli d’une joie radieuse à l’audition des traits d’un basson, d’un hautbois ou d’une flûte. Cette petite harmonie est peut-être la plus belle au monde, et une des plus renommées à juste titre. Les cordes, fusionnées et homogènes, forment un tapis sonore somptueux, châtié et retenu, sur lequel se brodent délicatement des bois onctueux et des cuivres de grand luxe. L’ivresse sonore est totale. Ce matériau exceptionnel trouve en Ivan Fischer un chef qui le modèle avec autant d’élégance que d’énergie. L’ouverture Coriolan trace d’emblée les contours d’une baguette beethovénienne tendue, précise, jubilatoire. Aucun moment de relâchement, tout respire ici la musique et l’énergie. Mozart trouve le chef hongrois avant tout musicien et coloriste, soucieux de mettre en valeur la délicatesse prodigieuse de ses bois. L’épaisseur de la pâte orchestrale, aussi sophistiquée soit-elle, pourrait paraître un peu riche pour Mozart. Pourtant, devant tant de beautés, il n’y a plus qu’à rendre les armes et écouter, admiratif pour ne pas dire béat, les oreilles grandes ouvertes. Le piano rêveur de Radu Lupu, poétique et sensible, partage avec cet orchestre le même souci d’une musicalité délicate et fine. L’osmose avec les pupitres est palpable, et de la main ou du regard, plus d’une fois l’artiste accompagne et soutient les pupitres, comme s’il suppléait en somme le chef d’orchestre dans les nombreux dialogues entre piano et instrumentistes. Le résultat est confondant de splendeur sonore, enivrant. En seconde partie, Prométhée renoue avec l’énergie dionysiaque d’un Fischer décidément à son avantage chez Beethoven. La Huitième à suivre est de bout en bout pure jubilation. Ivan Fischer, tout de verve et de joie, souligne à merveille tout ce qui rappelle Haydn dans cette spirituelle et ludique symphonie. A la beauté musicale et à la précision s’ajoute alors une communicative et joyeuse vitalité pour une vingtaine de minutes électrisante. Donnée en bis, l’ouverture des Noces de Figaro, folle et ébouriffée, achève dans le même esprit un concert dont je suis ressorti heureux comme rarement, gonflé à bloc de toute l’énergie positive si généreuse dispensée par les pupitres du Concertgebouw et par leur chef.    

 

 

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