Au Palais Garnier, d'une saison l'autre

Publié le par Friedmund

 

Hippolyte et Aricie, Garnier, 07/07/2012

Le spectacle en son temps toulousain avait recueilli tant d’éloges qu’on l’attendait avec impatience à Paris ; d’autant plus que la première tragédie lyrique de Rameau reste un opéra fulgurant, et pour être première, paraît en bien des points parfaite et définitive au sein de l’œuvre du compositeur. L’esthétique très versaillaise d’époque choisie par Ivan Alexandre pour sa mise en scène assure une élégance d’ensemble indéniable. Paysages de toiles peintes aux ambiances bien suggérées, dieux descendus en majesté de leurs machines, chorégraphies en robes volumineuses et usage souvent fort intelligent des mouvements des chœurs, le tout se déguste sans déplaisir. Au fil du spectacle, on peut trouver toutefois les images un peu glacées au regard des déferlantes émotionnelles brûlantes de la partition. Surtout, les gestuelles de marbre et les costumes un rien ridicule du couple royal nuisent à la crédibilité, à la vie intime des personnages, du couple royal surtout. Phèdre cesse d’être désirable, Thésée d’être royal. On entend la recherche stylisée du metteur en scène, on regrette toutefois l’abandon au passage d’un théâtre plus naturel.  Il manquait en fait ici par trop de passion dans un ouvrage qui ne cesse de s’en déchirer de part en part.

A une exception majeure près, la distribution des rôles principaux séduit ou enchante, à commencer par Stéphane Degout, admirable Thésée, intense et impressionnant, au chant et au verbe toujours magnifiques.  Face à lui, la Phède de Sarah Connoly se révèle impérieuse et majestueuse, d’une indéniable présence, mais comme d’un bloc, sans toutes les subtilités attendues d’un rôle pourtant aux milles facettes.  Anne Catherine Gillet chante merveilleusement une Aricie toute de fraîcheur et de candeur, vocalement délicieuse malgré un registre aigu parfois acidulé. Joel Azzaretti est à croquer et adorable en Amour et  Salomé Haller dessine pour sa part une Oenone de grand luxe. Du côté des déceptions, sans doute pouvait-on trouver mieux pour Diane que la langue chevrotée et malmenée d’Andrea Hill.  Sans être en rien indignes, les deux basses m’ont semblé bien peu olympiennes, en stature comme en présence, qu’il s’agisse des Jupiter/Pluton de François Lis ou bien du Neptune de Jérôme Varnier. La vraie déception réside toutefois dans le fade Hippolyte de Topi Lehtipu, sans présence ni charisme, au verbe toujours plat et à la voix parfois bien trop fragile et tendue, face à Phèdre notamment ; à l’instar de son Tamino au Châtelet, cet Hippolyte est bien froid, frêle et désincarné.

Dans la fosse, Emmanuelle Haïm m’a semblé mieux concentrer qu’à l’accoutumée les forces du Concert d’Astrée. L’orchestre chante avec humeur et émotion, caresse délicatement et souvent même avec sensualité, mais le tout manque de tranchant ; de l’urgence et des splendeurs d’un Minkowski en fait.  Malgré les déceptions isolées ci et là, les failles parfois, une très belle soirée, et un irrésistible et incontestable vainqueur : Jean-Philippe Rameau.

 

The Rake’s Progress, Garnier, 19/10/2012

Je gardais un bon souvenir de ce Rake’s Progress mis en scène par Olivier Py il y a quelques saisons de cela. A le revoir avec un peu de recul, ses principales qualités restent les mêmes : Py sait proposer un théâtre lyrique qui prend vie naturellement, malgré les usuelles lubies du metteur en scène en matière de plateformes mobiles et d’images plus ou moins sulfureuses - et souvent plus ou moins bienvenues. L’ensemble fonctionne sans temps mort, et même parfois avec beaucoup d’acuité – notamment la première scène, celle de Baba ou encore ce cimetière qui va a l’essentiel des émotions, celles de notre finitude et de nos affections, brutes.

Elément de satisfaction, plus si évident ces dernières saisons, le plateau est homogène, la distribution adéquate et même supérieure. Le couple formé par Charles Castronovo et Ekaterina Siurina est superbe de jeunesse et de style, d’empreinte idéalement sentie de leurs rôles respectifs. Lui allie à merveille les exactes juvénilité et arrogance de Tom Rakewell, et déploie une ligne de chant châtiée et élégante, qui n’oublie pas d’être mordante lorsqu’il le faut. Elle, délicieuse et émouvante, démontre en scène comme en chant une merveilleuse fraîcheur, idéale de tendresse et de sensibilité ; et elle répond présente, sans écueil et même avec panache, à la grande scène belcantiste d’Anne Trulove.  Gidon Saks impose la présence et le charisme de son Nick Shadow sur toute la scène de Garnier, les couleurs profondes et étranges de son timbre rajoutant à la diablerie mesurée du personnage. Jane Henschel croque une Baba insolente et théâtrale, gouailleuse et puissante quand il le faut, alors que Scott Wilde dessine et irréprochable et fort juste Trulove.  Et rien moins que l’éloquent ténor de Kim Begley en commissaire-priseur !

Dans la fosse, Jeffrey Tate imprime une lecture fluide et subtile, mozartienne et élégante. Le résultat est musicalement superbe, quoique me manquent parfois le mordant et le geste sec nécessaires par exemple au bordel ou aux enchères – en somme une attention plus soutenue à la vérité théâtrale souvent féroce derrière les joliesses souvent perverses de l’orchestration de Stravinski.   

 

Et d’un directeur l’autre

Nous savons désormais que Stéphane Lissner succèdera à Nicolas Joel. On ne saurait s’en plaindre, le mandat Joel aura démontré les limites de son geste d’emblée volontairement conservateur - et de fait auto-sabordeur. Quelques créations véristes et enfin un Ring, certes bienvenus, ne pouvaient plus masquer que Ponnelle et Del Monaco réchauffés ne sauraient en 2012 servir de références scéniques acceptables, ni que les grandes voix promises étaient désespérément rares ; bref que le tout manquait cruellement d’air et de respiration, d'inspiration. Stéphane Lissner, plus ouvert de répertoires et de théâtre, au carnet d’adresses fourni et à l’expérience gestionnaire irréprochable, fera sans doute un directeur très honorable ; quoiqu’on se demande quel élan nouveau il sera proposé par rapport à ce qu’il fit déjà à Aix, au Châtelet ou à la Scala. Quelques furent les nombreux bonheurs dont je lui suis redevable, au Châtelet notamment.

Cette nomination illustre ainsi désespérément ce manque d’imagination et de prise de risque  si français. Le choix de l’évidente évidence de la valeur sûre, jusqu’à décréter que la limite d’âge sera abolie temporairement pour y satisfaire sans se poser autre question. L’art lyrique ne bénéficierait-il pas lui aussi de temps d’une certaine forme non-cumul des mandats, d’un renouvellement des générations, d’une ouverture sur l’avenir, c'est-à-dire foncièrement l’inconnu, l’inconvenu et l’inadvenu ? Bref l’avènement de ce moment où enfin tout change pour que rien ne change comme le dit l’antienne bien connue du Guépard. Perpétuel débat autour d’un genre sous la menace permanente de la muséification. Auquel on répondrait volontiers : de grâce, plus de lumière… et de l’air frais surtout !


Publié dans Saison 2012-2013

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