Amsterdam-Paris : l'Art du concerto classique

Publié le par Friedmund

 

Les programmations du Concertgebouw et de Pleyel se répondaient cette saison aux deux extrémités du mois de novembre : deux concerts de chaque côté, concertos pour piano de Mozart et Beethoven de chaque part, et en complément, de manière plus symphonique, Beethoven et Haendel sur les bords du Dam, et Mozart et Haydn sur ceux de la Seine. Bref, quatre soirées dédiées à l’art du concerto classique, pour piano essentiellement. Pérégrination en trois actes : d’abord les Freiburger Barockorchester puis le Concertgebouw deux jours plus tard à Amsterdam ; puis Murray Perahia et Saint-Martin-in-the-fields deux fois le temps d’un week-end à Pleyel.


Acte I : Beethoven par les Freiburger au Concertgebouw, 30/10/2012

Programme tout Beethoven, et sur le papier somptueux, pour le Freiburger Barockorchester en visite dans la grande salle du Concertgebouw. Sous la direction de Gottfried von der Goltz, de son pupitre de premier violon, les premiers accords du Concerto l’Empereur résonne avec toute la richesse de coloris sombre et dense de ces beaux pupitres. L’entrée du pianoforte de Kristian Bezuidenhout prend tout de suite à froid. On a tellement entendu cette musique par les plus grands, de Fischer jusqu’à Brendel, en passant par Arrau ou Kempff, que l’oreille n’accepte guère d’emblée le son si grinçant et métallique  du pianoforte en comparaison. Certes, la salle si majestueuse et si élégante, mais aussi si haute et réverbérée ne favorise certainement pas le son d’un tel instrument ; les couleurs sombres et riches de l’orchestre non plus. Quelque chose jure décidément entre cette musique, le lieu, l’orchestre et le soliste, dont le toucher se perd dans les proportions de la plus belle boîte à chaussure musicale au monde. Le premier mouvement commence d’ailleurs mal et ronronne jusqu’à sa moitié, à partir de laquelle l’orchestre enfin s’innerve et se tend, propulse ses beautés de teintes et d’attaques. L’orchestre emporte alors, le soliste n’émerge guère, ni en volume sonore, ni en présence musicale. Le mouvement lent surexpose encore l’aspect mécanique de l’instrument, son lyrisme déficient, là où restent gravés en l’oreille le souvenir enchanteur des plus mirifiques Steinway. Le rondo satisfait mieux et flatte un rien plus le pianoforte, tant bien même se bat-il encore pour se faire entendre du 24ème rang du parterre ; l’orchestre et le chef convainquent ici par contre sans réserve.

En seconde partie, le Triple concerto sombre purement et simplement ; et notre pianoforte n’y est sans doute pas pour rien non plus encore.  Le premier mouvement ne manque certes pas de flamme à l’orchestre, mais dès l’entrée des solistes on sent bien que ce trio ne se trouvera pas, entre le violon enflammé d’Anna-Katharina Schreiber, la lumineuse et chaleureuse pudeur du violoncelle de Jean Ghilen Queyras, et la mécanique grelottante de Kristian Bezuidenhout. Le mouvement lent s’étire et se perd aux pupitres de l’orchestre, mais fait montre d’un duo torride entre violon et violoncelle, tendrement lyrique, éperdu parfois même de douceur amoureuse, alors que le pianoforte semble tenir la chandelle en arrière de si câlins émois. Le finale ne trouvera pas la solution à tant de mésententes, offrant juste de goûter encore le beau violon de Schreiber et la musicalité si naturelle et pleine de Queyras ; on déguste alors volontiers les deux tout en oubliant le reste. Toujours dirigée de son pupitre par Gottfried von der Goltz, la Cinquième symphonie conclusive est une pure splendeur et s’impose haut la main comme le meilleur moment de la soirée. Noire, frénétique, dense, tendue à craquer, les pupitres du Freiburger jouent cette musique avec une urgence et une tension sidérantes. Le bonheur de la sonorité si riche des pupitres s’ajoute à l’enthousiasme de la folle électricité de l’architecture. Un grand moment.

 

Acte II : Mozart et Haendel par le Royal Concertgebouw en ses murs, 01/11/2012

Alors que résonnent les premières mesures du Concerto pour deux pianos de Mozart dans la Grande Salle du Concertgebouw, une évidence surgit immédiatement : l’influence d’une salle sur son orchestre résident. Parmi les grands orchestres européens, le Royal Concertgebouw Orchestra possède cette marque sonore unique, plus sombre et soyeuse que ses rivaux, qui l’identifie immédiatement. A Paris, à Pleyel par exemple, ce son ne cesse d’être surprenant si enchanteur. Dans les murs du Concertgebouw, il s’équilibre merveilleusement de la clarté et la finesse acoustique du lieu, lumineuse et exacte, baignée de douceur en fait. La richesse du son s’éclaire alors, sans rien perde de l’intensité de ses couleurs, ni de la splendeur de ses bois si typiques et de ses royales cordes.  Sous la baguette de Jan Villem de Vriend, la tradition mozartienne de l’orchestre resplendit de toutes ses beautés, d’autant plus que le geste du chef est de celui qu’on aime pour cette musique : clair et lumineux, concis sans être précipité, d’une élégance légère et naturelle. L’écrin pour les deux pianistes était parfait. Dommage alors que Arthur et Lucas Jussen se lancent dans une virtuosité fort démonstrative qui oublie le vertige, l’esprit et l’humour – tant bien même est-on heureux de retrouver un son pianistique qui nous fait oublier les déceptions de l’avant-veille.

Le vrai, et grand, bonheur de la soirée sera à chercher alors en seconde partie, avec une lumineuse et subtile exécution de la Water Music de Haendel. Tout ici dit le raffinement de cet orchestre, de ses pupitres plus délicats et justes les uns que les autres, tour à tour vifs et rieurs, puis délicats et châtiés, et enfin glorieux et puissants. Les instrumentistes entrent et sortent par les longs escaliers de l’arrière scène, se remplacent et reviennent, se perdent aussi dans l’allée centrale, le long des murs ou à l’étage. Et le lieu, l’orchestre et cette partition s’illuminent, offrant un moment de musique rare, de pure magie en fait. Jan Villem de Vriend allège son orchestre et le rend fluide, gourmand et disert, sans jamais chercher à en faire ce qu’il n’est pas, mais en le faisant sonner sans cesse avec une clarté d’articulation et une légèreté de touche qui sont les meilleures leçons des orchestres baroques.

Jalon des célébrations du 125ème anniversaire de la salle et de l’orchestre, l’œuvre fut programmée pour la première saison, les instrumentistes et leur chef ont rendu plus qu’honneur aux mânes de leurs prédécesseurs illustres. Et saluons l’amour de la musique et de la liberté qui règnent en ces lieux, qui permet à tout un chacun d’entrer en pleine répétition la veille, entre habitués décontractés en matinée, et écoliers venus apprendre l’heure de la classe finie, et de s’asseoir et entendre une heure durant ultimes réglages et dernières recommandations ; et profiter pour une heure encore de cette salle si belle et élégante, à nulle autre pareille. Douceur et chaleur d'un moment où effleure la tendresse de la muse. 

 

Acte III : Murray Perahia et Saint-Martin-in-the-fields à Pleyel, 24-25/11/2012

La déception pianistique d’Amsterdam prend tout son sens en retrouvant Murray Perahia à Pleyel trois semaines plus tard. Le concerto n°26 Couronnement par lequel commence Perahia le 24 au soir est un pur enchantement. Subtilité des équilibres et du toucher, tendre lyrisme sans mièvrerie, tout respire la musique, la beauté et la sagesse, la force parfois mais sans excès. La poésie affleure, la finesse prédomine sans cesse, les dialogues avec les bois enchantent, tout semble idéal comme s’il n’était d’autre façon de jouer cette musique. L’entente avec les pupitres de Saint-Martin-in-the-fields est parfaite, dirigés du clavier, tant cet orchestre possède le goût de l’élégance, de la touche de couleur sensible et délicate. Le lendemain après-midi, le concerto n°3 de Beethoven est plus éloquent encore. Impérieux et électrique, mais toujours mesuré et lyrique, ardent et délicieux à la fois ; et une fois encore, les équilibres souverains et quasi idéaux. Le bonheur est complet.

Lors des deux concerts, Murray Perahia oublie son piano et monte sur l’estrade. Le premier jour, la symphonie n°39 de Mozart est délicieuse, charnue et riche de couleurs, chantante comme une longue sérénade ; comme si Perahia savait prodiguer à son orchestre les mêmes qualités qu’à son piano lorsqu’il joue Mozart. Le résultat est superbe, un peu mat parfois, mais toujours soyeux. La symphonie n°103 de Haydn démontre les mêmes qualités d’ensemble, avec un surcroît de tension mais aussi parfois quelques lourdeurs passagères. En prime, une superbe ouverture Coriolan, donnée en introduction du second concert, sous la direction du premier violon des Saint-Martin-in-the-Fields : dense, concentrée, sans relâchement, retenue mais sans concession. En bref, deux concerts d’exception le temps d’un week-end, dominés par la musicalité souveraine et élégante de Murray Perahia. Et beaucoup de bonheur.

 

Publié dans Saison 2012-2013

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