Wiener Philharmoniker - in honorem G. Prêtre

Publié le par Friedmund

 

Cinquante ans de collaboration entre le chef et l’orchestre, quel jubilé ! Quelle émotion alors de voir la figure de Georges Prêtre, 88 ans désormais, entrer sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées, monter à l’estrade et lever sa baguette. La première partie du concert, consacrée à la Symphonie en la majeur de Beethoven, est une leçon vivante de direction d’orchestre. Dans la forme comme dans le résultat. Econome de gestes, le chef introduit le premier mouvement dans un climat chambriste étonnant, au tempo tout aussi retenu que la dynamique, et qui ose sans cesse le rubato, ici pour mettre en valeur tel pupitre, là pour accentuer l’expressivité d’un phrasé, là pour retenir le temps et l’émotion sans cesse à fleur de peau. L’allegretto est plus beau encore, d’un chant merveilleux, tendre, sans hâte mais profondément lyrique et expressif ; tous les gestes du chef, sans baguette le temps d’un mouvement, se parent d’une humanité confondante qui rejaillit sur tous les pupitres. Ce Beethoven est celui d’un vieux magicien de la baguette, qui ne craint plus l’originalité d’une lecture fort personnelle, inouï même par sa conjugaison étonnante de rubato et de retenue, mais qui déborde de musique et de chaleur à chaque note, à chaque mesure. Et que les Wiener Philharmoniker suivent en chacun de ses gestes à peine palpable, ici une caresse de la main, là une injonction rythmique, et qui tous se fondent dans les seuls mouvements sensibles et perceptibles. Le scherzo, plus composite, perd un rien en intensité à cette attention constante au détail, à la miniature amoureusement amenée puis caressé, et le finale souffre sans doute du tempo qui épaissit le propos en comparaison des deux premiers mouvements. Qu’importe : ce qui fut joué lors du vivace et de l’allegretto dépasse en imagination, en émotion, en frisson (immense) ce que l’on entend usuellement dans une salle de concert, a fortiori dans cette œuvre si fréquemment jouée. 

Etrangement, la seconde partie ne ressemble que peu à la première dans ses options. Remonté à l’estrade pour l’Oiseau de Feu de Stravinski, Georges Prêtre empoigne cette fois-ci sa baguette et offre de la partition une lecture classique dans sa forme mais, les pupitres viennois, d’une beauté plastique fulgurante. La richesse sonore est constante, envoûtante, et, en grand chef lyrique qu’il fut jadis, Georges Prêtre sait formidablement raconter une histoire, lui donner vie et énergie, la peindre de notes et d’images. Le souffle et la tension jamais ne baissent, la danse infernale s’embrase avec le même feu que celui de l’oiseau, et toute l’histoire semble contée d’un seul et même jet. Saisissant, et sans doute ce que j’ai entendu de plus enthousiasmant dans une salle de concert depuis longtemps : chapeau l’artiste ! Avec de tels pupitres, le Boléro de Ravel à suivre est évidemment un festin délectable, et on regarde avec gourmandise le chef demande à tel ou tel pupitre une courbe plus sensuelle, un déhanchement plus marqué, un parfum plus capiteux alors qu’avance sans cesse plus insinuante la partition. Le succès est bien évidemment triomphal, et il faudrait vraiment avoir l’âme chagrine pour bouder son plaisir.

Octogénaire peut-être mais toujours immensément généreux, Georges Prêtre et son orchestre du soir ne se feront guère prier pour nous emmener pour deux bis à Vienne, comme une réminiscence sans doute de l’insigne honneur que firent les viennois au chef en lui demandant de les diriger les 1er janvier 2008 et 2010 au Musikverein. Premiers bis, la Kaiser-Walzer danse majestueuse et magnifique, ivre du son des musiciens qui en sont à jamais les légataires, hallucinante de tant de sophistication et de beautés. De suite ou presque enchaînée, la Tritsch-Tratsch-Polka n’atteint sans doute pas tout à fait à la même perfection et à la même ivresse sonore que la valse précédente, vraiment exceptionnelle, mais diantre, ce sont bien encore les Wiener Philharmoniker qui nous chantent et dansent Johann Strauss, avec à leur tête un chef doublement invité au concert du Nouvel An ! Et diantre encore que l’on voudrait bien se repaître régulièrement d’une telle soirée. Si les viennois m’avaient laissé des souvenirs mitigés lors de leurs récentes apparitions avec Riccardo Muti ou Christian Thielemann, force est de reconnaître qu’à l’issue de ce concert ils sont entièrement pardonnés. Ne serait-ce que d’avoir dignement fêté en Paris leur jubilé avec ce formidable et généreux musicien qu’est Georges Prêtre. Vielen Danken donc, et merci Maestro, du fond du cœur !

  

Publié dans Saison 2012-2013

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