Médée à la façon de Warlikowski et Rousset

Publié le par Friedmund

 

De Krzysztof Warlikowski, Paris a déjà eu le bonheur de voir quatre productions lyriques, toutes à l’Opéra de Paris. Une Iphigénie en Tauride tout d’abord, saisissante, âpre et furieuse dans ses options souvent iconoclastes ; une Affaire Makropoulos hollywoodienne et fascinante, mais beaucoup plus sage ; un Parsifal beau et émouvant à en pleurer, qui déchaîna en son temps un public parisien insensible à son humanisme profond ; un Roi Roger enfin, moins réussi, qui saisissait l’esprit de l’œuvre mais ne sut tout à fait le retranscrire dans ces images fortes qui font le style Warlikowski. J’attendais donc cette Médée d’importation bruxelloise avec impatience, d’autant plus qu’il ne faut guère espérer pour le moment de revoir le metteur en scène polonais sur les planches de Garnier ou Bastille pour une nouvelle production. Si les décors sont contemporains, la lumière crue, les images parfois fortes, Warlikowski semble avoir épuré son style pour cette Médée, moins originale sans doute que ses créations précédentes. On pourrait oser qu’elle relève d’un parfait classicisme contemporain, fort en théâtre et en modernité. Car jamais j’aurais pu imaginer l’ouvrage de Cherubini prendre vie avec une telle fluidité, une telle évidence théâtrale tout au long de ses trois actes. Bien sûr, Warlikowski est homme de théâtre avant d’être figure du monde lyrique : cela se ressent immédiatement dans la posture, dans les gestes si travaillés de chacun de ses chanteurs, de ses acteurs. Mieux encore, il sait restituer à merveille une atmosphère, des émotions, la véracité des sentiments par des idées simples mais pourtant à l’impact certain, parfois même fulgurant. Il campe Dircé en blonde coquette et superficielle affairée à sa robe de mariage le temps d’une aria et d’une cabalette, guères originales et un rien statiques de la part de Cherubini pourtant. Tout le décorum, les mouvements de masse de la société de Corinthe, et même ce Créon en vieux beau campent instantanément tout ce que Jason peut avoir d’étriqué, de banal, de petit dirait-on ; lui qui quitte une magicienne exceptionnelle et extraordinaire, et qui jadis sacrifia tout pour lui, pour un médiocre mariage bourgeois avec une blonde. Que dire encore de Médée écrasée, violentée et sans doute même violée au second acte, méprisée et méprisable par sa faiblesse temporaire qui n’est autre que désir d’humanité ? Et ce finale saisissant de Médée pliant et rangeant dans un placard les habits ensanglantés de ses enfants assassinés, allumant une cigarette toute en ordre, et claquant la lourde porte métallique du rideau de scène ? Du Warlikowski plus classique, certes, mais du grand théâtre lyrique comme on en avait oublié le goût ces derniers temps à Paris !

Krzysztof Warlikowski peut compter pour appuyer la force de sa production sur deux atouts majeurs. Au premier chef, celui de l’orchestre. Christophe Rousset extirpe la partition de tout néo-classicisme et la plonge dans les affres d’un baroque finissant féroce, agressif, chauffé à blanc. La fosse seconde ainsi la scène dans cette histoire de fureurs, de colères, de chair et de sang forcenés. Et les pupitres des Talens Lyriques, magnifiques, s’embrasent, éruptent, crépitent, agressent parfois avec une vigueur constante, sans concession pour l’auditeur autres que les plages de calme ménagées par Cherubini, qui se parent alors des sonorités les plus soyeuses et les plus riches en couleurs, en vibration, en émotion. Christophe Rousset se révèle ici un acteur clé de l’action dramatique imposée par le metteur en scène. Second atout majeur, de la production, l’extraordinaire Médée de Nadja Michael. On pourra éventuellement pinailler une langue approximative et une justesse parfois aléatoire. Qu’importe pourtant devant la force de l’incarnation, a fortiori dans un rôle où les plus grandes se sont échouées, de Leonie Rysanek à Montserrat Caballé pour ne citer que deux des monstres sacrés que le rôle fit jadis trébucher. A qui accepte ses limites dans un rôle de toute façon impossible, prototype des rôles les plus dramatiques du répertoire, Nadja Michael s’imposera avec force. L’actrice et la femme sont belles, majestueuses, intenses à regarder, les sensibilités palpables et les furies dévastatrices. La chanteuse enflamme chacune de ses interventions de sa voix puissante, sonore, éclatante, qui ne rompt devant obstacle voire les intensifie. On voit rarement telle torche humaine sur une scène, dévastatrice, digne de la grandeur de son rôle en fait.

Si le reste du plateau n’égale pas tout à fait ces hauteurs de vue, l’homogénéité et la qualité sont globalement de mise. Ainsi, Elodie Kimmel s’impose comme une délicieuse Dircé, au chant soigné et virtuose, idéalement coquette et charmeuse en scène ; sa première scène difficile est, pour le théâtre et le chant, tout simplement parfaite. On apprécie dans le Jason de John Tessier la clarté du ton, l’élégance de la ligne, le fait de savoir exister en scène et en voix face à une telle Médée, tant bien même son charisme propre peut paraître insuffisant ; la veulerie de Jason n’en ressort qu’avec plus d’évidence. Vincent Le Texier a la stature en scène d’un père et d’un roi, du verbe, mais peut-être pas toute la richesse sonore ni la profondeur attendues. Varduhi Abrahamyan enfin, Néris, captive le temps de son aria par la beauté grave et ambrée d’un timbre somptueux tout autant que par la pureté de son chant et de sa ligne. Tous contribuent à leur façon à cette soirée d’exception, rencontre fulgurante d’un metteur en scène, d’un chef d’orchestre et d’une soprano tous trois bien décidés à dépoussiérer et embraser une œuvre qui le nécessite absolument pour exister en scène à la hauteur de son vrai propos.

 

Publié dans Saison 2012-2013

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :