Leo Nucci et Patrizia Ciofi en récital au TCE

Publié le par Friedmund

 

Quoique peu galant, ce n’est sans doute pas faire injure au superbe soprano qu’est Patrizia Ciofi que de dire que nous étions là avant tout pour saisir la probable dernière opportunité parisienne d’entendre son partenaire du soir. Si la critique ne fut pas toujours tendre avec Leo Nucci, en porte-à-faux avec le public d’ailleurs, force est de reconnaître que le chanteur italien a acquis peu à peu le statut de figure incontournable de l’art lyrique, et même de baryton-verdi de référence des deux dernières décennies. Handicap peut-être, Leo Nucci (1942) émergea quelques années après trois barytons exceptionnels : tout d’abord Piero Cappuccilli (1929-2005), puis Renato Bruson (1936) et enfin Giorgio Zancanaro (1939). Le premier prit la plus évidente relève du grand Ettore Bastianini dès sa mort prématurée en 1967, le second s’imposa ensuite comme un belcantiste et un styliste hors pair, alors que le troisième tenta une très intéressante synthèse des deux. Sans doute moins immédiatement personnel et identifiable, embrassant volontairement tous les répertoires italiens du belcanto au vérisme, la vraie notoriété de Leo Nucci n’explosa vraiment que lorsque tous trois lui cédèrent la mission d’être le plus grand et dernier baryton-verdi durant les années 90 ; et on attend toujours la relève. Curieusement aussi, le style, la consistance et la solidité de Nucci semblent s’être consolidés avec le temps alors que la voix ne perdit que peu de sa charpente et de son volume avec l’âge. Ses Carlo di Vargas, Conte di Luna, et, plus encore, Rigoletto imposent désormais une évidence au parfum d’âge d’or dans une époque pauvre en barytons italiens marquants. La discographie verdienne officielle de Leo Nucci vaut en soi tout commentaire : Boccanegra, Germont et Iago avec Solti ; Macbeth et Rigoletto avec Chailly ; Luna avec Mehta puis Muti ; Amonasro avec Abbado puis Maazel ; et aussi Posa avec Abbado, Carlo V avec Bonynge, Ford avec Giulini, Renato avec Karajan. Peu sauraient justifier de telles références. 

Dès son entrée, pour une longue première partie consacrée à Rigoletto, et en quelques secondes à peine, le bouffon de Leo Nucci marque l’esprit par son style d’antan : Pari siamo se pare d’une voix mordante, à l’aigu puissant et volontiers tenu, aux mots pesés, aux respirations idéalement pensées et bien en place. Qui chante encore comme ça aujourd’hui, à la façon d’un Tagliabue ou d’un Bastianini ? Et à 70 ans la voix reste d’airain, comme connue de toujours, le souffle impressionnant, la puissance étonnante ; et les défauts les mêmes : quelques soutiens parfois approximatifs, une émission qui s’émacie parfois dans le registre aigu, quelques ponctuations véristes d’autrefois, revers de cette même tradition prolongée qui fait toute la valeur de l’artiste. Son Cortigiani, violent, rageur et intense, puis lyrique et fièrement soutenu dans son cantabile est superbe, comme on ne l’entend plus. Que ce Rigoletto, chanté désormais plus de 400 fois en scène désormais, s’impose comme une référence majeure de notre temps urbi et orbi : il est la synthèse de ces répertoires différents entre lesquels Nucci ne voulut jamais avoir à choisir, et sa dimension de figure dramatique hors norme trouve ici un interprète à sa juste mesure. Les deux duos avec Gilda montre Nucci parfois moins à l’aise dans sa ligne de chant, lyrique, parfois privé aussi de tous les moyens qui soutiendraient cette approche héroïque du rôle, à la manière d’un Bastianini. Le personnage dessiné est lui idéal de maturité et de charisme, tendrement paternel tout en laissant entrevoir toute la violence interne, furieuse et hautaine, qui pourrait se mobiliser en un instant si nécessaire ; et qui trouve d’ailleurs son incarnation bien évidemment dans un Si! Vendetta!  spectaculaire, articulé, puissant, aux aigus de bronze et tenus, d’une force théâtrale époustouflante. Et que baryton et soprano trisseront d’ailleurs dans la soirée. On l’a déjà dit, ce Rigoletto appartient désormais à la légende… et celle-ci est indubitablement passée en cette soirée de septembre 2012 : on en frissonne encore ! Germont en seconde partie impressionne également par le ton, la présence, la hauteur avec lequel celui-ci entreprend Violetta ; et sans rien en lâcher plus tard quand les paroles se feront plus douces, plus tendres auprès de la dévoyée. Vocalement sans doute la voix n’est plus à même de tout à fait soutenir la ligne belcantiste longue et variée du duo, et de toute façon l’approche du rôle par Nucci fut toujours celle d’un baryton-verdi imposant, à la façon d’un Carlo de Vargas. Vocalement encore, les escalades de son aria Di Provenza sont parfois un peu raides. Mais le ton une fois encore, le ton… Et ces phrasés carnassiers, cet aigu puissant et glorieux, cette présence saisissante… Grazie Maestro, tanto !  

Si je disais en introduction qu’assurément l’événement de la soirée était avant tout la présence de Leo Nucci sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées, ce n’est certes pas pour relativiser la présence de Patrizia Ciofi à ce recital per due. Au firmament de l’art lyrique, la Ciofi est une artiste précieuse que j’admire profondément : que de souvenirs heureux et émus de ses Nanette, Sophie, Suzanna ou Poppea parisiennes ! En prélude à la soirée, elle nous offre la scène d’entrée de Lucia di Lamermoor dans son intégralité, belcantiste en diable, superbe de tendresse lyrique et de ligne pour son aria, puis virtuose et aux milles couleurs pour sa cabalette. Sa Gilda, que je découvrais à l’occasion, est une des plus belles qu’il m’ait été donnée d’entendre : juvénile, émouvante, sans effet inutile, pleinement belcantiste et magnifiquement chantante. Et qui offre un Caro nome onirique mais incarné, d’une stupéfiante beauté vocale. L’osmose avec le Rigoletto de Nucci est parfaite dans les deux duos, tous deux offrant par le miracle de leurs seuls voix et chants une crédibilité psychologique et dramatique parfaite à leurs personnages, dans leur chair et leur chant, dans leur sens et leur sang. Violetta pose par défaut plus de problèmes à une voix comme celle-ci. La grande scène du premier acte est émouvante, belle et virtuose évidemment. Au second acte, la chanteuse utilise à merveille ses possibilités, insistant là sur sa sensibilité, plus tard sur les nuances infinies de son cantabile, sans jamais forcer sa nature, offrant le meilleur d’elle-même pour dessiner une Violetta intime, féminine avant tout, à la douleur rentrée pudique mais palpable. On ne pouvait rêver meilleure partenaire pour Leo Nucci ce soir là en fait, et le compliment n’est certes pas mince.

On ne saurait souligner trop la qualité de l’Orchestre de chambre de Paris, dirigé toujours avec beaucoup de justesse et d’attention par Marco Zambelli, et qui toujours favorise cet étonnant dialogue si complice entre les deux chanteurs, jamais ne les gêne ou tente de leur voler la vedette. D’ailleurs, pour un concert somme toute fort long, seuls l’ouverture de Luisa Miller et le prélude de Traviata, tous deux fort bien dirigés, viendront s’intercaler entre ces longs duos amoureux entre Leo Nucci et Patrizia Ciofi, soulignant une fois encore leur générosité, leur foi aussi sans doute en cet Opéra italien qu’ils servent tous deux si majestueusement et noblement. A coup sûr cette soirée restera gravée dans les mémoires parisiennes comme une soirée d’anthologie ; comme une soirée de parfaite communion verdienne entre deux grands chanteurs, un bel orchestre, et un public enthousiaste, aux anges, qui semble ne pas en croire ses oreilles et en redemander encore et encore. Les miracles sont malheureusement rares, mais ils existent bel et bien comme aura su le prouver ce récital d’exception du 19 septembre 2012.     

  

Publié dans Saison 2012-2013

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