Dimanche 24 janvier 2010
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Leçon évidente pour moi à la sortie du spectacle : ne jamais se fier à une impression a priori sur le
papier de la qualité d’un spectacle. L’affiche artistique – conjugaison d’un théâtre moderne et psychologique, d’une direction orchestrale versée dans la philologie, et d’une distribution pour le
moins composite - pouvait laisser sceptique. Si la curiosité d’entendre ce que pourrait faire tel chef et de voir ce que tel metteur en scène en proposerait était certaine, c’est avant tout
l’amour de cette partition qui avait guidé mes pas jusqu’au Châtelet. Mais rien ne m’avait préparé à l’émotion marquée procurée par ce spectacle.
Les premières minutes du spectacle m’ont même laissé augurer d’une soirée difficile. Le parti pris de
Peter Mussbach de déplacer les forêts gauloises dans un asile psychiatrique portait en soi un souvenir de déjà-vu presque banalisé. La scène se dresse dans un cube aux parois lisses, des
sphères de diverses tailles s’invitent sur les planches, et une série d’objets symboliques traînent ci et là : cheval de bois, grande épée de
pacotille, poupées de chiffons. Le chœur, en permanence présent sur la scène, s’habille entre haillons et camisoles. Les différents protagonistes se meuvent en des gestes et déplacements marqués,
très expressifs. Le tout semble sentir la caricature. Pourtant, au fur et à mesure que les scènes avancent, la mise en scène de Peter Mussbach prend tout son sens et révèle son incroyable impact
émotionnel. La transposition offre ainsi au metteur en scène ce que ne permettrait pas une mise en scène classique : rendre apparent simultanément l’affichage social des différents
personnages, leur comportement réel, et l’expression de leur inconscient. La direction d’acteurs, d’une richesse permanente, s’emploie ainsi à nous restituer toutes les émotions, les désirs, les
frustrations de chacun des personnages, y compris les plus masqués, les plus interdits, les plus intimes. Les images qui surviennent à l’occasion impactent avec une force
considérable. Norma et Adalgisa chantent ainsi leur second duo dans la tendresse régressive de l’enfance, Norma et Pollione terminent leur
affrontement du II enlacés et éperdus de caresse, Oroveso couvre et protège Norma de son manteau au moment où il fait mine de la rejeter, alors même que Pollione se saisit des poupées, enfants
symboliques de son union avec Norma. De manière générale, tout le finale déploie une puissance émotionnelle exceptionnelle. Le chœur omniprésent commente et souligne l’action sur le même registre
des émotions. Image inoubliable de ce chœur se rapprochant menaçant et enserrant Norma au moment de la tentation de l’infanticide, puis le détour simultané, pudique, des regards de l’ensemble des
choristes au moment où elle y renonce. Les sphères se meuvent sur la scène, oppressantes, manipulées tour au tour par les protagonistes et les choristes, comme autant d’objets de fuite, de
dissimulation, ou bien de menace. Enfin, les lumières, sans cesse changeantes dans leurs couleurs et leur intensité, campent autant d’atmosphères différentes, autant de suggestions plus ou moins
inconscientes pour le spectateur. La transposition n’est pas ici concept intellectuel mais manipulation permanente et forte des émotions du spectateur. Le parallèle avec le travail de Peter
Konwitschny – notamment son Götterdämmerung de Stuttgart qui amène progressivement le spectateur de la caricature comique au tragique le plus insoutenable – peut être envisagé. La
richesse du travail théâtral et de la direction d’acteurs, l’originalité de l’approche, et la capacité de Peter Mussbach à générer images et émotions fortes m’a laissé in fine pantois. Loin de
vouloir nous illustrer une Gaule de pacotille et de prétendre à une historicité qui n’intéresse personne (qui prendrait Norma pour une référence ou une source d’intérêt en la matière?),
Mussbach sonde en profondeur intentions et sentiments des personnages et les restitue visuellement avec un art théâtral d’une maîtrise impressionnante pour une scène lyrique. N’est-ce pas là
avant tout ce qu’on doit attendre d’un dramaturge ?
L’autre pôle d’attraction de la soirée était d’entendre ce que Jean-Christophe Spinosi pouvait
offrir comme relecture plus conforme aux canons de l’époque de Bellini. Direction preste, enlevée, allégée, remuante et bien pulsée comme on pouvait s’y attendre. L’approche offre
d’incontestables attraits, notamment une fluidité de l’ensemble sans pesanteur, et plus encore un équilibre attrayant entre des cordes réduites et des bois enfin audibles à maints endroits de la
partition. Ce qui est gagné en dynamique et en couleurs est sans doute perdu en solennité ou majesté à plus d’un endroit. Le résultat s’écoute pourtant avec un intérêt constant que
l’effet de surprise n’est pas seul à justifier. Les pupitres de l’Ensemble Matheus restent toutefois
avares de couleurs fortes, et l’articulation de chacun et de l’ensemble aurait incontestablement gagné à un peu plus de mordant mais aussi de raffinement ; le tout sonne en fait assez sec et
incolore, malgré la lisibilité offerte par les options du chef. Ne faisons pas la fine bouche, l’intérêt de l’entreprise permet amplement de passer outre le temps d’une soirée ces quelques
réserves. La prestation du Chœur du Châtelet amène aussi à quelques réserves : la performance scénique est à saluer, la restitution musicale en
retrait.
Belcanto oblige, Norma requiert également des chanteurs à
même de soutenir les demandes dramatiques et vocales de leurs rôles. Si l’affiche n’apparait pas nécessairement luxueuse, l’ensemble fonctionne toutefois plutôt bien. Inutile en écoutant la Norma
de Lina Tetriani de convoquer les mânes d’une Maria Callas ou d’une Rosa Ponselle. Précédemment entendue en Lora dans les wagnériennes
Die Feen de la saison dernière, la soprano affiche une voix plus
légère qu’à l’accoutumée, légèrement acidulée, mais aussi parée de quelques touches sombres bienvenues. La vocalise n’est pas toujours intègre, la projection sans fulgurance. Pourtant, autant
scéniquement que vocalement, la Norma de Tetriani s’impose, émeut et finit même par séduire par la vraie présence et l’émotion certaine qu’elle confère à son rôle. Performance sans doute plus
méritoire qu’admirable pour ce rôle redoutable, mais qui fonctionne indubitablement et fait bien mieux qu’assurer la soirée. A ses côtés, Paulina
Pfeiffer, très applaudie en Adalgisa, affiche des moyens supérieurs, mais m’a pourtant moins convaincu ; le timbre plus cuivré que virginal y participe sans doute pour beaucoup, a
fortiori au regard de la composition à la limite de l’enfantin voulue par Mussbach pour Adalgisa. Après son Siegfried ici-même il y a quatre ans, Nikolai
Schukoff démontre une nouvelle fois avec Pollione qu’il sait décidément tout faire. S’il ne possède ni l’aisance de l’extrême aigu ni tout à fait la fluidité requise dans la vocalise, le
ténor affiche ici encore tout son goût et sa musicalité déjà relevées en Siegfried. La caractéristique corsée de la voix compense pour sa part sans mal un volume plus mesuré. Comme pour Tetriani,
le résultat se révèle in fine très satisfaisant, voire même souvent séduisant ; et le ténor autrichien un artiste décidément très attachant. Nicolas
Testé assure pour sa part la partie d’Oroveso de manière intègre, mais sans flamboyance particulière non plus. Blandine Staskiewicz, Clotilde, et
Luciano Botelho, Flavio, complètent pour leur part efficacement la distribution.
Cette production du chef-d’œuvre de Bellini n’est certes pas faite pour toutes les oreilles ni tous les
yeux. Les tenants du premier degré théâtral, de l’orthodoxie belcantiste ou encore de la densité des orchestres modernes n’y trouveront sans doute par
leur bonheur ; voire y trouveront motif à quelque sainte bataille picrocholine si l’on en juge aux huées sonores adressées à la fosse et à la scène. D’autres pourront y goûter une direction
d’acteurs originale et fouillée, un orchestre sans doute plus conforme qu’à l’accoutumée aux canons stylistiques en vigueur en 1831, et un carré principal de chanteurs qui se jettent dans leurs
rôles avec une méritoire implication. Pour ma part, je confesse bien volontiers avoir pris beaucoup de plaisir à cette surprenante et hétéroclite Norma.