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Dimanche 14 février 2010 7 14 /02 /Fév /2010 23:46

 

 

Joseph Haydn

Symphonie n°49 « La Passione »

John Adams

The Wound-Dresser

  

Franz Schubert

Symphonie n°8 « Inachevée »

Alban Berg

Trois Pièces pour orchestre opus 6

   

Ludwig van Beethoven

Egmont, ouverture (bis)

Jean Sibelius

Valse Triste (bis)

   

The New York Philarmonic Orchestra

Thomas Hampson baryton

Alan Gilbert direction

 

 

Tournée inaugurale donc pour la prise en main du New York Philarmonic par son nouveau chef. Et avec pour programme pour Paris un mix de répertoire classique (Haydn et Schubert) et moderne (Berg et Adams). Haydn, en ouverture de concert, ne m’a vraiment pas convaincu, voire même souvent un peu désespéré. J’ignorais qu’on ose encore jouer cette musique de la sorte, même avec un orchestre moderne. Les tempi sont ennuyeusement lents, les cordes surabondantes, les attaques et phrasés sous-articulés. Cette musique en devient, ainsi jouée, étale, dénervée, brillante en surface mais sans structure ni contour ; sucrée, informe et insipide en somme. Il est tout de même paradoxal de choisir une symphonie si émotionnelle pour l’affadir au point de la désactiver. Et l’instrument ne peut être mis en cause : bien des discothèques se souviennent des merveilles que su tirer Leonard Bernstein en son temps de cet orchestre pour ses symphonies de Haydn !

 

 Le chef a su me convaincre sans réserve par contre avec la musique de John Adams ; Alan Gilbert fut d’ailleurs pour mémoire le créateur de son Doctor Atomic au Met. La musique si lyrique et chaleureuse de John Adams, si forte de couleurs aussi, trouve sous la baguette du chef une pulsation passionnée, une dynamique tendre et forte, jamais intrusive ni trop sentimentale. Alan Gilbert fait sonner ici son orchestre merveilleusement : cordes archi-brillantes, cuivres superbes d’intonation et éloquents, sans oublier une mention toute particulière pour le premier violon, fort sollicité et très émouvant. Si j’ai aimé la musique de John Adams, le poème de The Wound-Dresser m’aura posé bien des problèmes. Walt Whitman y dépeint sa propre expérience des blessés agonisants dans un rudimentaire hôpital militaire lors de la guerre de Sécession. La morbidité crue du propos et son ton de pitié démonstrative m’auront été une gêne permanente ; disons pudiquement que cet humanisme trop douloureusement compassionnel n’est sans doute pas le mien. Thomas Hampson  donne vie avec intensité à ce texte, sans pour autant pourvoir lui ôter son climat onctueusement morbide un rien malsain. Le plaisir de croiser le baryton américain sur la scène parisienne où il se fait de plus en plus rare est bien évidemment certain.

 

Schubert en seconde partie ne vaut guère mieux que Haydn en première. Certes les pupitres des new-yorkais restent somptueux, techniquement virtuoses, à la sonorité d’ensemble étincelante ; les cordes notamment sont impressionnantes de pure sonorité. Pour autant, dans sa lenteur et son absence de nerf, son articulation atone, la direction d’Alan Gilbert ôte à cette symphonie tout son climat de tension et d’angoisse pourtant si manifeste et palpable. Le résultat est sans doute joli, mais surtout lisse et comme sur papier glacé, très américain en somme. Chef et orchestre intéressent bien mieux lors des trois pièces pour orchestre opus 6, modelant virtuoses l’écriture très démonstrative du jeune Alban Berg. Si le son d’ensemble est là encore éclatant, le tout aurait sans doute gagné à quelques freins sonores pour mieux mettre en évidence les lignes complexes et sophistiquées du magma turbulent que sont ces compositions. Pour finir, c’est l’ouverture d’Egmont donnée en bis qui m’aura sans doute le plus plu de cette soirée un rien étrange. La direction se tend enfin et confère à Beethoven toute la nervosité si absente précédemment pour Haydn et Schubert. Le résultat a sans doute une touche karajanesque dans l’approche, mais l’électricité est certaine. Pour autant, il était déjà trop tard pour rattraper la déception de ce concert très attendu. Au lancement du second bis, la Valse Triste de Sibelius, j’avais déjà quitté la salle.

  

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 7 février 2010 7 07 /02 /Fév /2010 22:41



L’affiche réunie pour ce nouveau Werther d’importation londonienne promettait beaucoup sur le papier : une prise de rôle très attendue pour le rôle-titre, une distribution réunissant la fine-fleur du chant français, et, à la baguette, une icône vivante de la défense du répertoire national.

La distribution fait mieux que tenir cette promesse et séduit aussi bien par son excellence que par son homogénéité. Dans l’absolu, c’est de la Charlotte de Sophie Koch que je trouverais le plus à redire. La voix est somptueuse, les moyens amples, la musicienne fort appréciable. Pour autant, je dois reconnaître que le portrait un rien marmoréen qu’elle offre de sa Charlotte m’a gêné plus d’une fois. Le frémissement adolescent, les vertiges affectifs, la faille que cache le devoir m’ont semblé singulièrement absents derrière la solidité et la beauté de la voix. Jamais le voile ne paraît se déchirer, et plus d’une fois - le décor du III aidant - j’ai pensé à Bergman plutôt qu’à Goethe. Ludovic Tézier possède d’Albert la raideur, la morgue, la dureté masquée. La voix, toujours aussi magnifique et corsée, sert admirablement une incarnation proche de l’idéal. Son Albert est présent, intense en scène, et s’impose à chaque scène ; et ne fait jamais regretter aucun souvenir ou fantôme du passé. Tout aussi beau, le Bailli d’Alain Vernhes respire l’évidence à chaque mot et s’écoute avec un bonheur entier. Et quel bonheur encore de croiser la réjouissante Sophie de Anne-Catherine Gillet ! Cette voix s’anime, sait vibrer, rire et pleurer, et l’interprète affiche autant de sensibilité qu’un chant fruité et étonnant. Jamais mièvre ni sentimentale mais au relief certain, cette Sophie vit et s’impose avec un naturel confondant.

Pour sa prise de rôle, Jonas Kaufmann ne dépare en rien la perfection stylistique de cette affiche. Mieux, il s’impose d’emblée comme le Werther le plus complet et le plus exact jamais entendu. Loin des éclats et extériorités de ses illustres prédécesseurs, trop latins ou pour certains sommaires, le ténor allemand campe un poète tout en intériorité, osant le murmure et la concentration la plus dense. Le français est quasi parfait, la ligne de chant d’un raffinement sans précédent pour le rôle, les nuances infinies, les couleurs somptueuses, l’émotion au détour de chaque mot, de chaque note. Malgré ses variations permanentes de dynamiques, ce chant demeure en permanence intègre, assumé, mémorable de beauté, d’évidence. Et combien ce timbre et ce physique dessinent idéalement le portrait du mélancolique et romantique poète de Goethe ! La poésie innée de l’artiste, vocale et scénique, rehausse encore la splendeur d’une incarnation d’emblée anthologique. Inoubliable rencontre.

La lecture orchestrale de Michel Plasson me laisse en revanche très partagé. L’influence wagnérienne de la partition est clairement soulignée, les tempi étirés à l’extrême, la pâte orchestrale d’une densité hors du commun. Le résultat déploie souvent une beauté plastique sensationnelle, que ce soit au clair de lune ou lors de l’interlude orchestral entre le troisième et le quatrième acte. Si les sonorités tirées de la fosse sont souvent extraordinaires de couleurs fortes et les phrasés d’une rare puissance, cette lecture dessert pourtant le drame à trop vouloir l’incarner. Les tempi asphyxient ou décalent les chanteurs parfois, les brident dans leurs émotions souvent. Ainsi, on peut se demander si la froideur relative de Sophie Koch évoquée ci-dessus ne provient pas avant tout de la difficulté à faire respirer une ligne musicale si étirée. Etrange ambivalence : en soi cette direction musicale est tout à fait extraordinaire, mais a pour effet secondaire d’atténuer le théâtre sur la scène. Egalement, il est permis de se demander si cette lecture n’est pas plus grande que la musique qu’elle sert, voire si ce drame avant tout intime se prête bien à une telle ampleur – un rien grandiloquente tout de même - du geste.

Ce qui émane de la fosse s’allie par contre de manière heureuse avec la mise en scène classique de Benoît Jacquot, qui privilégie un certain hiératisme au sein de vastes décors. L’impression d’ensemble souligne à l’envi la solitude dévastée du héros principal, la froideur contenue des interactions humaines. L’approche théâtrale, qui fait reposer en grande partie la direction d’acteurs sur un immobilisme d’ensemble accompagné de gestes subtils, n’est peut-être pas tout à fait appropriée à la largeur d’une salle comme Bastille, et tend, de concert avec la fosse, à désamorcer le contenu émotionnel de la scène. Lorsque la retenue échappe aux protagonistes, la direction d’acteurs tente en contraste des gestes sans doute trop grands et caricaturaux (Werther prostré, voire vautré, sur son banc à l’issue de « J’aurais sur ma poitrine », l’évanouissement après l’invitation au départ de Charlotte, la course subite de dix mètres de Charlotte sur le plateau au milieu de l’air des lettres et cætera). La ligne directrice de Jacquot bénéficie de décors bien pensés, notamment au II, vaste place dépouillée où chacun des protagonistes vient se placer comme sur un échiquier ; le cube mobile qui sert de chambre à Werther au IV est moins heureux, bien qu’on comprenne l’idée de conférer enfin de l’intimité au couple Charlotte-Werther. L’idée directrice qui consiste à faire chanter les chanteurs au plus près de la fosse lorsque les personnages sont au plus troublés, et en permanence sur un plan incliné, comme pour les mettre en danger, se révèle finalement assez stérile.

Peu importe. Quelles que soient les limites d’une mise en scène sans doute pas tout à fait aboutie et les spécificités d’une direction d’orchestre singulière, ce Werther se révèle tout de même une formidable réussite. Parce que la distribution en est exemplaire. Parce que Jonas Kaufmann m’a enfin fait rencontrer le Werther que j’attendais. 

  

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /Jan /2010 00:42

 

 

Leçon évidente pour moi à la sortie du spectacle : ne jamais se fier à une impression a priori sur le papier de la qualité d’un spectacle. L’affiche artistique – conjugaison d’un théâtre moderne et psychologique, d’une direction orchestrale versée dans la philologie, et d’une distribution pour le moins composite - pouvait laisser sceptique. Si la curiosité d’entendre ce que pourrait faire tel chef et de voir ce que tel metteur en scène en proposerait était certaine, c’est avant tout l’amour de cette partition qui avait guidé mes pas jusqu’au Châtelet. Mais rien ne m’avait préparé à l’émotion marquée procurée par ce spectacle.

 

Les premières minutes du spectacle m’ont même laissé augurer d’une soirée difficile. Le parti pris de Peter Mussbach de déplacer les forêts gauloises dans un asile psychiatrique portait en soi un souvenir de déjà-vu presque banalisé. La scène se dresse dans un cube aux parois lisses, des sphères de diverses tailles s’invitent sur les planches, et une série d’objets symboliques traînent ci et là : cheval de bois,  grande épée de pacotille, poupées de chiffons. Le chœur, en permanence présent sur la scène, s’habille entre haillons et camisoles. Les différents protagonistes se meuvent en des gestes et déplacements marqués, très expressifs. Le tout semble sentir la caricature. Pourtant, au fur et à mesure que les scènes avancent, la mise en scène de Peter Mussbach prend tout son sens et révèle son incroyable impact émotionnel. La transposition offre ainsi au metteur en scène ce que ne permettrait pas une mise en scène classique : rendre apparent simultanément l’affichage social des différents personnages, leur comportement réel, et l’expression de leur inconscient. La direction d’acteurs, d’une richesse permanente, s’emploie ainsi à nous restituer toutes les émotions, les désirs, les frustrations de chacun des personnages, y compris les plus masqués, les plus interdits, les plus intimes. Les images qui surviennent à l’occasion impactent avec une force considérable.  Norma et Adalgisa chantent ainsi leur second duo dans la tendresse régressive de l’enfance, Norma et Pollione terminent leur affrontement du II enlacés et éperdus de caresse, Oroveso couvre et protège Norma de son manteau au moment où il fait mine de la rejeter, alors même que Pollione se saisit des poupées, enfants symboliques de son union avec Norma. De manière générale, tout le finale déploie une puissance émotionnelle exceptionnelle. Le chœur omniprésent commente et souligne l’action sur le même registre des émotions. Image inoubliable de ce chœur se rapprochant menaçant et enserrant Norma au moment de la tentation de l’infanticide, puis le détour simultané, pudique, des regards de l’ensemble des choristes au moment où elle y renonce. Les sphères se meuvent sur la scène, oppressantes, manipulées tour au tour par les protagonistes et les choristes, comme autant d’objets de fuite, de dissimulation, ou bien de menace. Enfin, les lumières, sans cesse changeantes dans leurs couleurs et leur intensité, campent autant d’atmosphères différentes, autant de suggestions plus ou moins inconscientes pour le spectateur. La transposition n’est pas ici concept intellectuel mais manipulation permanente et forte des émotions du spectateur. Le parallèle avec le travail de Peter Konwitschny – notamment son Götterdämmerung de Stuttgart qui amène progressivement le spectateur de la caricature comique au tragique le plus insoutenable – peut être envisagé. La richesse du travail théâtral et de la direction d’acteurs, l’originalité de l’approche, et la capacité de Peter Mussbach à générer images et émotions fortes m’a laissé in fine pantois. Loin de vouloir nous illustrer une Gaule de pacotille et de prétendre à une historicité qui n’intéresse personne (qui prendrait Norma pour une référence ou une source d’intérêt en la matière?), Mussbach sonde en profondeur intentions et sentiments des personnages et les restitue visuellement avec un art théâtral d’une maîtrise impressionnante pour une scène lyrique. N’est-ce pas là avant tout ce qu’on doit attendre d’un dramaturge ?

 

L’autre pôle d’attraction de la soirée était d’entendre ce que Jean-Christophe Spinosi pouvait offrir comme relecture plus conforme aux canons de l’époque de Bellini. Direction preste, enlevée, allégée, remuante et bien pulsée comme on pouvait s’y attendre. L’approche offre d’incontestables attraits, notamment une fluidité de l’ensemble sans pesanteur, et plus encore un équilibre attrayant entre des cordes réduites et des bois enfin audibles à maints endroits de la partition. Ce qui est gagné en dynamique et en couleurs est sans doute perdu en solennité ou majesté à plus d’un endroit. Le résultat s’écoute pourtant avec un intérêt constant que l’effet  de surprise n’est pas seul à justifier. Les pupitres de l’Ensemble Matheus restent toutefois avares de couleurs fortes, et l’articulation de chacun et de l’ensemble aurait incontestablement gagné à un peu plus de mordant mais aussi de raffinement ; le tout sonne en fait assez sec et incolore, malgré la lisibilité offerte par les options du chef. Ne faisons pas la fine bouche, l’intérêt de l’entreprise permet amplement de passer outre le temps d’une soirée ces quelques réserves. La prestation du Chœur du Châtelet amène aussi à quelques réserves : la performance scénique est à saluer, la restitution musicale en retrait.

 

Belcanto oblige, Norma requiert également des chanteurs à même de soutenir les demandes dramatiques et vocales de leurs rôles. Si l’affiche n’apparait pas nécessairement luxueuse, l’ensemble fonctionne toutefois plutôt bien. Inutile en écoutant la Norma de Lina Tetriani de convoquer les mânes d’une Maria Callas ou d’une Rosa Ponselle. Précédemment entendue en Lora dans les wagnériennes Die Feen de la saison dernière, la soprano affiche une voix plus légère qu’à l’accoutumée, légèrement acidulée, mais aussi parée de quelques touches sombres bienvenues. La vocalise n’est pas toujours intègre, la projection sans fulgurance. Pourtant, autant scéniquement que vocalement, la Norma de Tetriani s’impose, émeut et finit même par séduire par la vraie présence et l’émotion certaine qu’elle confère à son rôle. Performance sans doute plus méritoire qu’admirable pour ce rôle redoutable, mais qui fonctionne indubitablement et fait bien mieux qu’assurer la soirée. A ses côtés, Paulina Pfeiffer, très applaudie en Adalgisa, affiche des moyens supérieurs, mais m’a pourtant moins convaincu ; le timbre plus cuivré que virginal y participe sans doute pour beaucoup, a fortiori au regard de la composition à la limite de l’enfantin voulue par Mussbach pour Adalgisa. Après son Siegfried ici-même il y a quatre ans, Nikolai Schukoff démontre une nouvelle fois avec Pollione qu’il sait décidément tout faire. S’il ne possède ni l’aisance de l’extrême aigu ni tout à fait la fluidité requise dans la vocalise, le ténor affiche ici encore tout son goût et sa musicalité déjà relevées en Siegfried. La caractéristique corsée de la voix compense pour sa part sans mal un volume plus mesuré. Comme pour Tetriani, le résultat se révèle in fine très satisfaisant, voire même souvent séduisant ; et le ténor autrichien un artiste décidément très attachant. Nicolas Testé assure pour sa part la partie d’Oroveso de manière intègre, mais sans flamboyance particulière non plus. Blandine Staskiewicz, Clotilde, et Luciano Botelho, Flavio, complètent pour leur part efficacement la distribution.          

 

Cette production du chef-d’œuvre de Bellini n’est certes pas faite pour toutes les oreilles ni tous les yeux. Les tenants du premier degré théâtral, de l’orthodoxie belcantiste ou encore de la densité des orchestres modernes n’y trouveront sans doute par leur bonheur ; voire y trouveront motif à quelque sainte bataille picrocholine si l’on en juge aux huées sonores adressées à la fosse et à la scène. D’autres pourront y goûter une direction d’acteurs originale et fouillée, un orchestre sans doute plus conforme qu’à l’accoutumée aux canons stylistiques en vigueur en 1831, et un carré principal de chanteurs qui se jettent dans leurs rôles avec une méritoire implication. Pour ma part, je confesse bien volontiers avoir pris beaucoup de plaisir à cette surprenante et hétéroclite Norma.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Samedi 16 janvier 2010 6 16 /01 /Jan /2010 13:02

 

 

Richard Wagner

Siegfried-Idyll

Wesendonck-Lieder


Igor Stravinski

Petrouchka

Ernst von Dohnanyi

Minutes symphoniques, finale (bis) 

 

Orchestre du Festival de Budapest

Petra Lang  mezzo-soprano

Ivàn Fischer  direction

 

 

En à peine plus de deux ans, Paris nous aura offert dans les Wesendonck-Lieder les wagnériennes les plus accomplies de notre époque : Deborah Polaski, Mihoko Fujimura, Violeta Urmana, Nina Stemme, et encore récemment dans la même salle, Waltraud Meier. En fragments seulement, mais somptueux, Grace Bumbry compléta à sa façon,  comme en gloire tutélaire des décennies précédentes, le quintette prestigieux précédemment nommé. Voici désormais le tour de Petra Lang de nous livrer son interprétation du célèbre cycle wagnérien. Et la déception est à la mesure de l’enthousiaste souvenir qu’elle m’avait laissé la saison dernière lors du prodigieux concert viennois qui réunissait également Pierre Boulez, Maurizio Pollini ou encore Alain Damiens. L’interprétation semble massive, cuirassée, dénuée de tout frémissement, de toute langueur, de tout abandon, et, j’ose, de toute féminité. La voix est incontestablement solide, cuivrée, sans faille, mais rien n’émane de ce chant sinon la solidité. La couleur même ne semble pas la plus appropriée, et la sensibilité manque de trop. Der Engel est extérieur, Im Treibhaus tente des nuances travaillées mais sensibles, Traüme semble bien prosaïque et terrestre ; seul Schmerzen séduit par la puissance et l’énergie de la voix qui se fonde avec un orchestre également emporté. Le contraste avec la lecture orchestrale d’Ivàn Fischer dessert partout ailleurs la chanteuse. Là où Lang est cuirasse, Fischer est frémissement, subtilité, lisibilité, à l’image de ce Stehe still qu’il ouvre chambriste ou encore de ce Im Treibhaus paré des vibrations les plus feutrées et délicates mais pourtant si prenantes.  Une occasion ratée donc. Ou tout du moins une interprétation aux antipodes de celles que je goûte habituellement dans ce cycle, le merveilleux enregistrement de Felicity Lott et du Quatuor Schumann en tête.

 

Siegfried-Idyll, précédemment en ouverture du concert, s’est révélé pour sa part délectable. Malgré des cordes fournies bien au-delà du quatuor initial dessiné par Wagner, Ivàn Fischer obtient une sonorité d’ensemble exquise et sensible. Les cordes savent rester superbes mais discrètes, tapis chaleureux et délicat aux interventions somptueuses et châtiées de chacun des pupitres de bois et de cuivres. La tendresse est diffuse, le lyrisme raffiné, la chaleur omniprésente. Cosima Wagner avait entendu à sa création cette musique comme un songe merveilleux la tirant de son sommeil un matin de Noël. Egal bonheur personnel d’entendre cette musique ouvrir cette nouvelle année comme dans un rêve.   

 

De Petrouchka je ne dirai guère que quelques mots, du simple fait du manque d’appétence caractérisé que j’éprouve pour cette musique. Les pupitres du Festival de Budapest y brillent incontestablement d’autant plus que Stravinski leur permet tour à tour de déployer la beauté de leurs timbres, de leurs intonations, de leurs phrasés. Fischer m’a semblé ici plus compact qu’à l’habitude, plus soucieux de masse que de lisibilité, dense et tendu certes, mais aussi un rien épais ; la partition y est sans doute pour beaucoup. Le virevoltant bis d’Ernst von Dohnanyi, en forme de pétillement impétueux de cordes (j’ai pensé à l’ouverture de la Fiancée Vendue), a permis de finir ce concert sur une note plus positive en retrouvant toutes les qualités de musicalité et de finesse d’un chef et d’un orchestre que j’apprécie habituellement sans détour. L’esprit et la beauté musicale de cette pièce orchestrale alimentait le regret d’une seconde partie que j’aurais bien vue consacrée à ce musicien trop peu joué et connu là où Stravinski est déjà bien et souvent servi.

 

Bilan mitigé en somme pour ce concert, rayonnant avant tout d’un superbe Siegfried-Idyll et du réjouissant bis de Dohnanyi aux deux extrémités du concert. Frustration que l’on relativisera en se souvenant que les derniers concerts parisiens des mêmes, que ce soit le Festival de Budapest et son chef principal puis ensuite Ivàn Fischer à la tête du  Concertgebouw, furent exceptionnels et que le programme présenté ce soir n’appelait d’office pas tout à fait aux mêmes émotions.

 

Post scriptum

 

Ecouté et réécouté à l’issue du concert, et avec beaucoup de plaisir et de bonne humeur, l’enregistrement de la Quatrième de Mahler par les mêmes Festival de Budapest et Ivan Fischer (Channel Classics). Sous la baguette de Fischer cette musique danse sérieusement joyeuse et légèrement grave à la fois, en somme parfaitement viennoise et mahlérienne. L’ensemble est d’une humeur réjouissante, la douceur et la tendresse affleurent en permanence, la gourmandise (le premier mouvement!) constante, le tout chante et s’habille de mille couleurs chaudes et détails chatoyants ; la finesse de touche est éblouissante et l’élégance suprême. Un grand disque, et une alternative discographique sérieuse au charme indémodable de Bruno Walter pour qui préférerait une lecture plus corsée et colorée mais sans lourdeur.     

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Lundi 21 décembre 2009 1 21 /12 /Déc /2009 01:26

 

Un ténor peut en cacher un autre : j’attendais impatient le Rodolfo de Joseph Calleja, nous eûmes in fine Vittorio Grigolo pour le remplacer. Seul élément latin au sein de ce concert d’importation munichoise, le jeune ténor italien détonne un peu dans le raffinement retenu de son entourage. La voix est belle, facile et même ample pour l’emploi ; et séduit de prime abord sans réserve par sa chaleur, son parfum marqué de tous les soleils de l’Italie. Si le matériau brut dégage d’évidentes séductions, le chant qui en émane amène à quelques réserves. Plus d’une fois ce Rodolfo donne l’impression de passer inutilement en force, d’oublier le poète derrière une fougue juvénile bien énergique. Les variations dynamiques semblent privilégier les extrêmes, entre piani détimbrés qui affadissent la ligne, et passages en force toutes voiles dehors qui malmènent la rondeur du chant. L’artiste dégage pourtant une sympathie et un enthousiasme qui finissent par emporter malgré tout l’adhésion.

Le couple qu’il forme avec la Mimi suprêmement raffinée et subtile d’Anja Harteros se révèle assez déséquilibré et ajoute un regret à l’absence de Calleja, sans doute bien mieux apparié sur le papier à une telle Mimi. Et quelle Mimi ! La voix est veloutée, d’une rondeur sans aspérité, d’une sombre chaleur feutrée, superbe. Et le chant, intense, bien maîtrisé, déploie mille raffinements, mille subtilités qui ne brident en rien une émotion constante. On pourrait éventuellement objecter que les effluves qui se dégagent de ce chant respirent plus volontiers les alentours de Garmisch-Partenkirchen que ceux de Torre del Lago. Mais qui résisterait à tant de luxe sonore, à tant de classe vocale, de classe tout court ? Sans aucun doute, Anja Harteros mérite amplement sa place au rang des meilleures sopranos du moment. Puisse Paris la réentendre bientôt et souvent !

Aux côtés du couple principal, les seconds rôles brillent par un même esprit, une remarquable homogénéité, une solidarité évidente. Ainsi, Levente Molnar impose un Marcello vocalement solide, d’une crédibilité parfaite, irréprochable même si sans séduction particulière. On retient du Colline de Christian van Horn la jeunesse, la fraîcheur, le contour léger et délicat ; bonheur exquis pour un rôle fréquenté par tant de basses qui font sonner le philosophe avec une jeunesse sinistre et bien ternie. Exact et très présent, le savoureux Schaunard de Christian Rieger complète à merveille le quatuor des bohèmes. Le numéro d’Alfred Kuhn en Benoît se révèle irrésistible, celui de Rüdiger Trebes en Alcidoro très convaincant. Bonheur des troupes. Elena Tsallagova, entendue précédemment en Renarde à Bastille, dessine une Musetta piquante et gaie, sympathique et sans caricature, pour une fois jeune et tendre, comme relevée d’un zeste de fraîche acidité.

De tous les bonheurs tombés sur cette soirée, le moindre n’est certainement pas la qualité de l’orchestre et des chœurs de la Bayerische Staatsoper, absolument splendides. A leur tête, Asher Fisch étonne par le naturel de sa direction, au lyrisme ample et chaleureux mais sans excès, d’une vigueur rythmique constante et d’une merveilleuse inventivité, jamais ostentatoire. Rarement ai-je entendu cette musique jouée avec une telle richesse sonore et un tel équilibre entre tendresse et dynamisme.

En somme, une merveilleuse et réjouissante Bohème.

   

        

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 13 décembre 2009 7 13 /12 /Déc /2009 18:56


Il m’aura fallu de nombreuses écoutes pour me risquer enfin à commenter ce second récital de Jonas Kaufmann. Je ne peux cacher à la fois une sincère admiration devant le résultat global, d’un niveau superlatif, mais aussi une certaine ambivalence. Son premier récital pour Decca avait démontré au-delà des qualités vocales et expressives extraordinaires du ténor une capacité à réinventer tout ce à quoi il touchait dans les répertoires français et italien. Ses Don José, Rodolfo ou Cavaradossi m’avaient semblé toucher à une originalité assumée et sans cesse pertinente et intelligente. Dans le répertoire romantique allemand qui constitue le programme de ce second récital, Kaufmann impose avant tout une évidence, une maîtrise du verbe et du style, rarement entendues depuis bien longtemps. La contrepartie est que l’effet de surprise est moindre, le résultat parfois moins fulgurant, moins original, car confronté aussi à d’autres artistes dont il s’inscrit dans l’évidente lignée. Le prestige des noms évoqués plus loin ne laisse toutefois aucun doute sur la qualité éminemment supérieure de ce disque.

 

Siegmund pourrait illustrer à merveille mon propos. La qualité de l’articulation musicale et verbale est sans faille, les assises rythmiques de la langue mêlées à l’orchestre de Claudio Abbado souvent stupéfiantes (à entendre : les incroyables pulsations de Mit zarten Waffen Zier bezwingt er die Welt). La voix est mâle, le ton héroïque, y manquent pourtant la tendresse, une certaine poétique amoureuse, bref une éloquence globale que les grands Siegmund surent mettre à ce Winterstürme ; Max Lorenz, James King ou Jon Vickers en tête. Parsifal pose un problème d’une nature similaire. La voix est superbe, le texte détaillé avec une intelligence rare, mais le théâtre manque à l’affaire. On cherchera en vain la brûlure intense d’un Ramon Vinay ou la révélation visionnaire d’un Jon Vickers dans Amfortas die Wunde ; ni même le trouble extrême d’un Placido Domingo, en terre étrangère ici pourtant. De tels rôles appellent à des incarnations marquantes, n’existent réellement que dans le relief psychologique qui leur est donné. Il est peut-être encore tôt pour que Kaufmann investisse pleinement ces deux rôles que la scène lui fera sans doute approfondir avec les années. Pour ce qui est du chant, du texte, on le répète, ces plages restent magnifiques ; et les parrains ici opposés suffisamment légendaires pour situer le niveau d’attente et de comparaison à son égard entretenu dans ces lignes.

 

Difficile également de ne pas entendre le souvenir de Jon Vickers dans cet extraordinaire Florestan offert par  Kaufmann. La différenciation est cela dit plus nette avec son prédécesseur. Là où Vickers osait génialement l’exaltation exacerbée, Kaufmann offre une intensité d’une remarquable concentration. La voix suit et s’envole, sombre et belle, assurée lorsque la tessiture se tend. Garnier nous a offert récemment ce Florestan en scène, d’ores et déjà de référence pour notre époque moderne : saluons-le à nouveau à sa juste valeur, immense. Saluons aussi le bonheur d’entendre à nouveau un Tamino à l’ancienne, comme à rebours des modes actuelles, héroïque et ferme, dans  la lignée de ce que furent un Helge Roswaenge ou un Ernst Kozub, en plus noble et mieux chanté peut-être. Voix mâle, ton assuré qui n’exclut pas des émotions moins suaves qu’à l’habitude. Ce Tamino est prince guerrier assurément, mais sensible et suffisamment grand pour prétendre à la spiritualité de l’initiation. L’aria est assurée, ferme, virile. La scène de l’Orateur le trouve grand et beau, adulte, suffisamment mûr pour les épreuves à venir. A entendre ce Tamino, je me prends à rêver d’un enregistrement, d’une Zauberflöte romantique, à l’instar de ce que purent tenter par le passé un Furtwängler ou un Klemperer. Qui l’oserait aujourd’hui ? Même pour sauvegarder un Tamino d’un tel intérêt, d’une telle rareté ?

   

Schubert offre un bonheur complet, que ce soit pour l’héroïsme douloureux de Fierrabras ou bien la nostalgie amère d’Alfonso. La voix s’adapte merveilleusement à cette écriture, comme si Kaufmann en possédait tous les secrets avec évidence ; je n’oublie pas d’ailleurs à quel point la scène de Max dans son premier récital m’avait enthousiasmé. Jonas Kaufmann possède en lui tous les attributs d’un ténor d’exception pour le premier romantisme allemand. Son merveilleux Huon enregistré avec Gardiner en est une autre illustration si nécessaire. Lohengrin s’inscrit naturellement aussi dans cette lignée. Et toute réserve tombe à son écoute. Là où les Lohengrin du passé se partageaient entre héroïsme et mystère, Jonas Kaufmann réussit une synthèse que l’on n’est guère prêt d’oublier et qu’on attend en scène à Paris au plus tôt. Ainsi, le récit du Graal confirme l’impression donnée aux Champs-Elysées lors de son dernier récital parisien : une narration intense, murmurée, à laquelle aucune attention ne saurait échapper par son mystère, le poids des mots, des émotions ; et qui laisse pour l’ultime révélation un éclat héroïque, solide et en soi tout aussi fascinant que la retenue première.  Au sommet de l’album peut-être, les adieux déchirants et tellement humains de ce Lohengrin. Kaufmann y démontre une richesse d’émotions successives et variées qui étreignent mot après mot et bouleversent, tout en conservant une probité musicale constante et du plus haut niveau. Notre époque semble désormais tenir un Lohengrin majeur, de ceux qui marquent les esprits pendant longtemps. Bayreuth cet été devrait confirmer encore cet avènement.

 

Pour accompagner Jonas Kaufmann, Decca nous offre le luxe de la baguette de Claudio Abbado à la tête du Mahler Chamber Orchestra. Le chef ajoute bien sûr encore à l’intérêt de l’album. Sa première qualité me semble avant tout de réussir à unifier ce siècle de répertoire allemand dans une même esthétique lumineuse, plus légère qu’à l’accoutumée, riche de couleurs et de transparence. Les détails abondent, la lumière perce sans cesse, le naturel est confondant. Schubert et Mozart sonnent sous sa baguette vivants et allants comme jamais, Wagner s’allège dans un frémissement permanent (Parsifal  et Walkyrie notamment).  Et Abbado nous donne à entendre l’un des plus beaux préludes du II de Fidelio qu’il m’ait été donné d’entendre : lyrique, ému, sans lourdeur, à fleur de peau, bouleversant par la délicatesse même de ses textures. Michael Volle offre en Orateur la réplique au Tamino de Kaufmann avec soin et élégance à défaut d’une personnalité vraiment affirmée, et on passera rapidement sur l’unique réplique étrange de la Kundry de Margarete Joswig.

Les quelques réserves posées ci et là ne changent en rien l’intérêt majeur de cet album, sans doute le plus beau consacré au répertoire romantique allemand par un ténor depuis longtemps. Album riche, précieux, qui consacre l’art aujourd'hui inestimable de Jonas Kaufmann. Vivement conseillé à quiconque aime ce répertoire ou en est familier.  

 

Par Friedmund - Publié dans : Disques et livres - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /Nov /2009 00:56

 


Franz Schubert

Wehmut, Die Forelle, Gretchen am Spinnrade, Nachtstück, Der Erlkönig.

 

Richard Wagner

Wesendonck Lieder: Der Engel, Stehe still, Im treibhaus, Schmerzen, Traüme.

 

Richard Strauss

Wie sollten wir geheim, Morgen, Die Nacht, Befreit.

Vier letzte Lieder: September, Im Frühling, Beim schlaffengehen, Im Abendrot. 

Cäcilie, Zueignung. (bis)

 

Hugo Wolf

Der Abschied. (bis)

 

Waltraud Meier, mezzo-soprano

Joseph Breinl, piano

 

 

Fascinant récital ! Ecartons d’emblée ce que la voix ne peut pas ou plus : soutenir un piano ou une mezza-voce parfaitement justes voire colorés. Le parcours remarquable de hochdramatische wagnériennes effectué ces dernières décennies par Waltraud Meier n’est sans doute guère compatible, à ce stade de sa carrière, avec le maintien d’un soutien ferme et plein de la ligne quand celle-ci se fait douce et frémissante. Les premiers Schubert, Wehmut et Die Forelle, en sont une première illustration qui se représentera de manière récurrente lors de la soirée. A la suite, Gretchen vibre par contre d’une intensité et d’une plénitude de l’interprétation qui balaient toute réserve. Les orgues vocales de Meier remplissent sa Marguerite d’une flamme dense et brûlante, qui étreint et ne relâche plus dès les premières notes. Der Erlkönig, qui transporte l’interprète de mille émotions visibles dans chacun de ses gestes ou traits de son visage, prend plus intensément encore et incarne, dans une urgence affolante, les angoisses et terreurs de cette histoire ; les dernières notes laissent épuisé, tétanisé. L’écriture des Wesendonck Lieder se prête sans doute mieux aux moyens de Waltraud Meier. Elle confère au cycle une intensité qui se fait ici brûlante, puissante et passionnée, sans relâche ni mièvrerie. La densité du propos est étonnante, la langue éloquente, l’impression grandiose. Rarement interprète dans ce cycle fétiche, si souvent entendu au concert et par les plus grandes, m’aura ainsi captivé de la première à la dernière note. La Mathilde Wesendonck que nous livre Waltraud Meier se consume ainsi de toutes les flammes d’une Isolde incandescente en devenir. Combien faut-il que le philtre ait été puissant !

 

La seconde partie fait écho à la première avec les mêmes vicissitudes et grandeurs. Les quatre lieder isolés de Richard Strauss ne suscitent qu’un enthousiasme modéré. On goûte le phrasé, le geste d’ensemble, la langue surtout étonnante, mais les problématiques de justesse sont une gêne à plus d’une occasion. Ainsi Befreit ne convainc pas, mais Morgen permet de goûter toute la sensibilité et la féminité d’une interprète dont l’expressivité reste d’une incomparable richesse. Premier bonheur des Vier letzte Lieder à suivre, accompagné au piano : enfin entendre cette musique autrement qu’avec la voix d’un soprano lyrique noyé dans les largeurs de l’orchestration straussienne ! La leçon que donne Waltraud Meier dans ce testament est sensationnelle. September frappe d’entrée par son intensité, son verbe prenant, la puissance d’un phrasé d’une variété dynamique en permanence au service d’une expressivité souveraine. Im Frühling est sans doute plus délicat à négocier pour l’artiste mais convainc toutefois. Beim Schlaffengehen, peut-être le sommet de la soirée, résonne encore en moi plusieurs heures après le concert comme un choc. La voix accompagne brûlante chacune des lignes ascendantes de l’écriture avec une maîtrise exceptionnelle, un sens du mot sidérant, et surtout une déferlante émotionnelle difficile à décrire, à faire trembler les murs de la salle Pleyel. Rare moment comme on en vit peu dans une salle de concert, où l’émotion submerge, où l’esprit semble se dissocier du corps. Saisir Im Abendrot est nécessairement difficile après l’expérience du lied précédent ; le poids et la couleur de chaque mot, la subtilité de la langue et de l’expression, l’émotion pudique ne manquent pourtant pas d’emporter encore. 

 

Les bis straussiens démontrent si nécessaire la meilleure adéquation de Waltraud Meier à un format vocal plus large. Cäcilie est ainsi une réussite certaine qui fait entendre glorieux l’ampleur et la puissance de la chanteuse. Zueignung, plein et charnel, naturel et incarné, transporte avec bonheur ; amoureuse dédicace reçue avec joie et reconnaissance en cet instant. L’adieu se fait avec Hugo Wolf, avec une verve, un chien et un humour qui achèvent spirituellement et chaleureusement une soirée mémorable. Signalons la présence certaine et complice de Joseph Breinl au piano, présent et au diapason de celle dont il fut mieux que l’accompagnateur ; un partenaire à l’écoute, sachant rencontrer tour à tour et la sophistication et l’intensité de Waltraud Meier. 

 

Que dire encore de cette soirée si ce n’est qu’elle s’inscrit au compte de celles que l’on n’oublie pas ? Inégale et imparfaite sûrement, mais aussi souvent extraordinaire, bouleversante. Waltraud Meier demeure encore et toujours cette artiste inouïe, à l’impact vocal certain, d’une classe éblouissante, et expressive comme peu le sont, comme peu le peuvent. Waltraud Meier fait partie de ces rares artistes bénis des Dieux qui mieux que des notes savent invoquer l’âme.

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /Nov /2009 00:55

 

 

René Jacobs poursuit son cycle Mozart et nous offre cette année Die Zauberflöte. Après le Concerto Köln et les Freiburger Barockorchester, il se présente à la tête d’une magnifique Akademie für alte Musik Berlin. Rarement ai-je entendu dans cette œuvre les cordes crépiter, vibrer ou s’amuser de la sorte, bouillonnantes et animées de manière incessante ! Les couleurs sont heureuses, les accents châtiés, l’impression d’ensemble fine et chaleureuse. Tout aussi remarquable, le chœur du RIAS Kammerchor affiche une subtilité et une finesse de tous les instants. Jacobs mobilise à la baguette son habituelle imagination. Certaines options surprennent, notamment l’intervention du chœur pianissimo lors du duo des Hommes en Armes – superbe au demeurant - ou bien celle des principaux solistes lors de l’ensemble final. Si pianoforte et percussions interviennent lors des récitatifs, leur présence semble moins envahissante que pour la Clemenza di Tito de 2005.  Le travail sur les tempi semble également moins heurté que dans les seria ou dramma giocoso mozartiens donnés lors précédentes saisons : l’optique est résolument cursive, virtuose, parfois un peu précipitée. La beauté sonore de l’ensemble, la qualité de l’articulation, la vie qui surgit de cet orchestre captivent pourtant en permanence. Une fois encore, Jacobs surprend et séduit en terre mozartienne ; pour mon plus grand plaisir.   

 

La distribution qu’il réunit offre avant tout la surprise d’un couple de jeunes premiers peut-être encore peu connus sur la planète lyrique mais en tous points mémorables. Ainsi, Daniel Behle illumine son Tamino d’un chant chaleureux et châtié, tendre et solaire, absolument remarquable. La classe musicale du ténor, la beauté de ses phrasés, sa recherche de nuance m’ont laissé sans voix. La tendresse et la noblesse de l’incarnation tout autant. La beauté absolue de ce chant d’une part, ainsi que la douceur et l’humanité de l’interprète d’autre part, confèrent à ce Tamino une présence spirituelle et juvénile inoubliable : a-t-on entendu plus beau Tamino depuis Fritz Wunderlich ? Marlis Petersen, voix d’argent et charnelle, incarne une Pamina tout aussi saisissante et émouvante. L’interprète confère au personnage une rare féminité, doublée d’une maturité inquiète, qui séduit et émeut immédiatement. L’intensité dramatique et émotionnelle de ses interventions lors du second acte bouleverse et arrache presque les larmes. Jamais Pamina ne m’a semblé plus digne d’être initiée, d’être aimée. Le chant, beau et ému, sensible et riche d’étoffe, souligne encore si nécessaire la noblesse de l’incarnation : Marlis Petersen est une grande, une très grande, Pamina ; les ovations enthousiastes qui l’ont accueillie lors des saluts finals ne sont que justice.

 

Au bonheur absolu du couple Tamino-Pamina s’ajoute la découverte d’un Papageno robuste et gouailleur, drôle et savoureux, sans une once d’affectation. Le jeune baryton Daniel Schmutzhard incarne le rôle à la perfection et déploie de surcroît une voix facile et bien menée, libre de chant et de mots. Le couple qu’il incarne avec la Papagena de Sunhae Im – sexy, drôle, savoureuse – s’équilibre aussi idéalement que celui offert par Behle et Petersen. Le reste du plateau ne présente pas nécessairement les mêmes séductions et intérêts. Ainsi le Sarastro de Marcos Fink touche par sa chaleur naturelle et son humanité vraie, mais il échappe en partie à cette voix toute la noblesse et la profondeur du rôle. De même, la Reine de la Nuit de Anna-Kristiina Kaappola possède assurément les moyens du rôle et même une présence furieuse bienvenue, mais un réel charisme, glacé ou brûlant, lui manque pour pleinement convaincre. Surtout, le poids des mots, arme fatale des plus grandes Königin, affiche une présence trop discrète pour séduire au I puis terroriser au II. Konstantin Wolff ne possède pas lui non plus sans doute toute l’éloquence, la maturité et la noblesse requises pour l’Orateur. Remarquable trio de Dames par contre - Sunhae Im, Anna Grevelius et Isabelle Druet  idéalement caquetantes, pimbêches et frivoles - admirable de présence dramatique et de relief comique. Et le trio de Garçons, issu du St. Florianer Sängerknaben, est délicieux, éloquent, et chose pas si fréquente, bien en place.

 

Au-delà des qualités musicales de l’ensemble, la vie théâtrale s’impose, malgré le format de la version de concert, avec une vraie force. Les dialogues in extenso bouillonnent de vie et intéressent sans relâche, les incarnations sont sans faille, larmes et rires alternent avec une même authenticité, un même plaisir trois heures durant ou presque. Espérons que le disque à paraitre saura conserver cet esprit tellement proche de celui de l’œuvre, doublement empreint de l’humour léger et populaire des faubourgs viennois comme de la gravité solennelle et spirituelle des mystères d’Osiris.     

 

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /Nov /2009 00:54

 

Richard Wagner

Tristan und Isolde, prélude et acte II

 

Waltraud Meier, Isolde
John Mac Master, Tristan
Michelle Breedt, Brangäne
Franz-Josef Selig, Marke
Michael Vier, Melot & Kurwenal

 

Mahler Chamber Orchestra

Daniel Harding, direction

 

 

“Doch uns’re Liebe heisst sie nicht Tristan und Isolde?”

 

Jamais la question d’Isolde  - que cet amour se nomme bien Tristan et Isolde - ne m’aura paru faire autant de sens que lors de cette soirée. Jouer l’acte II seul revient naturellement à exposer avant tout cet éternel duo d’amour sans pareil. Encore faut-il que les amants soient un minimum bien appariés. Waltraud Meier donne ici sans doute le plus bel acte II que je lui connais. Si l’extrême aigu reste difficile, la présence est souveraine. Chaque phrasé est tenu en princesse d’Irlande, noble, aristocratique. Et la passion amoureuse portée à incandescence lui confère des accents, une articulation, un sens des mots tout aussi souverain. Même privée de la scène dans une simple version de concert, l’actrice s’impose à chaque instant, fascine, accapare une attention qu’elle ne relâchera plus.  Cette Isolde possède un relief inouï, s’incarne dans chaque mot et dans chaque note de son chant, dans chacun de ses gestes et de ses regards, et brûle et d’amour et les planches. John Mac Master (remplaçant Lance Ryan souffrant) serait dans l’absolu un Tristan acceptable dans un autre contexte : le chant est globalement assumé, la sensibilité certaine, le verbe tout à fait acceptable. Pourtant, les yeux rivés à  sa partition, absent, les moyens relatifs et la voix plaintive et ingrate, il ne s’impose jamais comme amant crédible d’une telle Isolde, tant la différence d’implication des deux artistes dans ce dialogue saute aux yeux et aux oreilles. Dans un tel contexte, le duo tombe nécessairement en grande partie à l’eau, aussi bien dramatiquement qu’émotionnellement. 

 

L’attention se porte alors rapidement sur la prestation orchestrale remarquable de Daniel Harding et du Mahler Chamber Orchestra. Le choix d’un effectif orchestral plus réduit qu’à l’accoutumée remet cette musique dans une perspective sonore bien plus authentique que bien des boursouflures des fausses traditions du siècle dernier. Cette musique sonne enfin avec toute la richesse de couleurs de son extraordinaire texture. La clarté et le refus de l’emphase conférés par Daniel Harding à l’écriture wagnérienne fascinent dès le prélude, remarquable d’architecture et de lisibilité ; les audaces harmoniques n’en sont également que plus saisissantes et émouvantes. Lorsque vient le temps du deuxième acte, Harding précipite le drame dans une urgence tout aussi étonnante. Le drame avance implacable, brûle à chaque mesure, respire l’humanité de ce qu’il se joue dans cette nuit de Cornouailles. Sans doute perd-on ici une part de mythe et de poésie que les plus grands surent mettre à l’œuvre. Pourtant, cette lecture pensée et originale marque les esprits. Et confirme une fois encore l’incroyable talent de Daniel Harding.

 

Autre triomphateur de la soirée, Franz-Josef Selig présente une fois encore la grandeur de son Marke inoubliable à Bastille ces dernières saisons. Son long monologue semble une plainte pétrie d’humanité et d’émotion, qui n’oublie ni la chaleur ni l’amour dans son infinie détresse. Le chant, superbe et lyrique, plein et intense, s’impose de lui-même avec la même évidence. Le rôle a trouvé avec Selig une incarnation naturelle et saisissante, profondément émouvante, de celle qu’une vie ne suffirait pas à oublier. Michelle Breedt vibre et s’incarne avec talent en Brangäne, sans pour autant retenir  l’attention outre mesure une fois le rideau baissé. Peu à dire également de Michael Vier et de ses quelques mesures qu’il assure sans pour autant marquer de manière notable.

 

En somme, un deuxième acte frustrant, marqué par le génie d’une Waltraud Meier en forme superlative, le désormais classique et bouleversant Marke de Franz-Josef Selig, et surtout une direction d’orchestre jamais entendue, personnelle et sans cesse captivante. Manquait tout juste un Tristan au même niveau de personnalité : dans la nuit de Cornouailles, un seul des amants vous manque et tout est dépeuplé.

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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Dimanche 29 novembre 2009 7 29 /11 /Nov /2009 00:52

 

Robert Schumann :

Ouverture « Les Hébrides »

Concerto pour violoncelle

Symphonie n°3 « Rhénane »

 

Jean-Sébastien Bach :

Suite pour violoncelle n°1, sarabande (bis)

Jean-Louis Duport :

Etude pour violoncelle n°7 (bis)

 

Orchestre des Champs-Elysées

Jean-Guihen Queyras, violoncelle

Philippe Herreweghe, direction

 

 

Dans le cours d’une saison, le rendez-vous annuel avec Philippe Herreweghe et son Orchestre des Champs-Elysées est une date que je ne veux pas rater. Ses deux derniers concerts l'année dernière, Mahler-Bruckner en février puis Haydn-Beethoven en septembre, restent dans ma mémoire comme des moments de musique précieux, authentiques et sans ostentation, de ceux que je préfère.

 

A l’honneur de l’affiche cette année Robert Schumann, avec, tout comme la saison dernière, Jean-Guihen Queyras comme soliste invité. Les Hébrides rappellent d’emblée les principales caractéristiques de ce bel orchestre : cordes virtuoses et comme feutrées, bois colorés et onctueux, cuivres parfaits et ronds, timbales précises et bien maîtrisées. Herreweghe emporte le tout avec son sens de l’articulation, de l’équilibre, de la mesure, qui ne prive pourtant pas ci et là de toutes les déferlantes d’embruns que contient cette page. Lorsque vient le moment du concerto pour violoncelle, c’est surtout le soliste qui retient l’attention. Non pas que l’orchestre soit défaillant, il présente là encore toutes ses immenses qualités, mais tout simplement parce que le soliste intéresse et émeut en permanence. Son violoncelle chante sensible et pudique toute la tendresse de Schumann, tous ses tendres soubresauts émotionnels. Queyras déploie ici toute sa fine subtilité, toute sa musicalité habitée, comme emplie d’humanité. La sarabande de Bach en bis fige par sa retenue, son dépouillement ; son âme en somme. L’étude de Duport se métamorphose sous son archet comme une onde que l’oreille poursuit dans chacune de ses vibrations. Quel bel artiste !

 

La seconde partie nous sert la Rhénane en plat de résistance. Le concert présente, à quelques nuances près, les mêmes options d’ensemble que le bel enregistrement réalisé précédemment pour Harmonia Mundi. L’introductif Lebhaft enchante par sa mesure, son juste équilibre, ses couleurs. Peut-être les premières minutes se retrouvent-elles sur-articulées, comme saccadées parfois ; l’envolée conclusive est quant à elle glorieuse et pleine, pur régal de rondeur orchestrale. Le scherzo à suivre danse admirablement, dans un mouvement doux et emporté à la fois, délicieux, et où les cuivres brillent par leur subtilité, leur beauté, leur perfection. L’andante passe plus convenu, indéniablement fin, mais sans retenir l’oreille outre mesure. Le Feierlich se déroule plein, intense, vraiment majestueux, dans une pâte orchestrale d’une richesse éblouissante, sans lourdeur aucune. Le finale est jubilatoire, feu d’artifices de couleurs, d’intonations, d’énergie contenue mais bien réelle. En somme, un beau concert.    

 

Par Friedmund - Publié dans : Saison 2009-2010 - Communauté : Musique Classique
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