Iphigénie en Tauride, Garnier, 08/06/2008

Publié le par Friedmund

 

 

Lors des premières représentations de ce spectacle, il y a deux ans, le travail de Krzysztof Warlikowski m’avait laissé très froid, mais déjà intrigué par sa virtuosité théâtrale peu courante à l’opéra. Depuis, Makropoulos et Parsifal sont passés par là, et m’ont convaincu, le second surtout,  d’aller, mieux éclairé du propos et du style du metteur en scène, revoir cette Iphigénie en Tauride. La troisième fois était la bonne, j’ai quitté cette matinée estomaqué par l’intelligence d’un spectacle que j’avais initialement beaucoup sous-estimé.

 

Makropoulos et Parsifal nous ont révélé depuis la cinéphilie de Krzysztof Warlikowski. Qu’il ait construit sa toute première mise en scène lyrique sur le principe d’un flash-back ne surprend plus rétrospectivement. Le procédé du flash-back fonctionne d’autant mieux ici  qu’après tout le livret n’offre que peu d’action propre. Le poids émotionnel qui dévore les protagonistes provient en grande partie d’événements issus de leur passé : le sacrifice avorté d’Iphigénie à Aulide, et bien sûr les meurtre d’Agamemnon puis de Clytemnestre. Warlikowski mêle les époques de la vie d’Iphigénie distinctement sur la scène. Les deux Iphigénie, la vieille et la jeune, sont toutes deux représentés en permanence sur la scène du Palais Garnier, la présence d’une actrice venant seconder celle de la chanteuse. Le parallèle avec le cosmonaute et l’enfant introduits par le metteur en scène dans Parsifal saute naturellement aux yeux. A l’évidence, Krzysztof Warlikowski excelle à nous raconter deux histoires simultanément : celle du livret, au bout du compte ici parfaitement rendue, et, en parallèle, une seconde plus personnelle, distanciée dans son interrogation de l’œuvre à travers une thématique qui lui est propre ou connexe. Son Parsifal a pu paraître plus lisible et immédiat : interroger le sens de la quête à propos de l’ultime ouvrage wagnérien est un propos suffisamment évident en soi. L’option qui consiste à narrer le livret  de Guillard à travers le prisme de la raison perturbée d’une Iphigénie mourante dans sa maison de retraite peut paraître plus discutable. Avec du recul, elle me semble pourtant aujourd’hui loin d’être  saugrenue. Après tout, Iphigénie en Tauride est aussi l’histoire d’un dénouement, d’une fin de partie pour les Atrides. Et lorsque les mythes n’ont plus rien à raconter, ne cessent-ils pas d’exister, entraînant avec eux dans leur fin leurs protagonistes ? Lorsque Thoas jette ses bouquets de roses sur la scène, peu avant la fin de l’ouvrage, ne signifie t-il pas que cette histoire s’achève là, en même temps que se résout le drame mis en musique par Gluck ? Iphigénie, sujet du mythe, n’a alors plus de raison d’être. Son double scénique peut désormais succomber de cette crise cardiaque dont les signes avant-coureurs étaient apparus lors de la tempête initiale, terreur nocturne d’une vielle dame sur le point de disparaître, et qui va revoir le film de sa vie défiler devant ses yeux, des événements d’Aulide à ceux de Mycènes, puis enfin, intrigue de l’opéra qui se donne devant nos yeux, ceux de Tauride. Oreste et Pylade sortent alors en toute logique du champ de l’action, la scène, pour donner leurs ultimes répliques du parterre de Garnier. Le ballet initial des retraitées lors de la tempête peut reprendre son cours, mécanique, faussement perpétuel, dans l’attente sans doute qu’une autre manque à l’appel à nouveau.

 

Au-delà du propos même du metteur en scène, il me semble important de souligner la qualité théâtrale proposée. La manière avec laquelle Warlikowski convoque simultanément sur scène les événements de Tauride, le passé d’Iphigénie, et ses derniers instants dans cette maison de retraite est étonnante. Tout s’enchaîne somptueusement entre cauchemars (la tempête initiale),  fantasmes d’une raison qui se dérègle (les chœurs des Scythes en carnaval  de maison de retraite), émotions qui submergent la pensionnaire jusqu’au malaise (« O toi qui prolongea mes jours »), ou bien encore ces Euménides qui apparaissent comme autant de doubles de Clytemnestre venues encore harceler Oreste de leurs poitrines maternelles dénudées et abusives… Lors du sacrifice d’Oreste au dernier acte, se superposent en vidéo les images fantasmées, entre sensualité et menace, du meurtre rituel du frère et de l’assassinat précédent par ce dernier d’une Clytemnestre aux frontières troubles de l’inceste. La scène nous offre la vision mentale déréglée d’une Iphigénie qui désormais mêle les éléments de son présent avec ceux de son passé, procurant souvent des images théâtrales d’une grande force ; au troisième acte surtout, où la figurante surveille de son fauteuil, abasourdie et consultant de vieilles photos familiales, le drame qui se noue en Tauride au moment du cruel choix. La direction d’acteurs est ainsi constamment imaginative, et offre en sus à ses personnages des attitudes à fort impact émotionnel  (notamment à Pylade, mais aussi au dernier acte à Iphigénie et Oreste, tout de tendres caresses l’un envers l’autre). Etonnant travail.

 

Finalement, ce spectacle me semble majeur et une production-clé de l’ère Mortier et de l’histoire de l’Opéra de Paris. Il serait dommage que cette mise en scène meure, à l’instar de son rôle-titre, avec cette ultime matinée. Le travail de Warlikowski porte en lui un style et des options radicalement personnelles et originales qui sont la marque des productions inoubliables, fut-ce du fait du scandale qu’elles génèrent. Scandale d’ailleurs devenu très relatif : les quelques manifestations de mécontentement ne sont apparues qu’à l’occasion des très longs applaudissements, toute lumières éclairées, venus rompre un silence impressionnant et inhabituel de la part du public à l’issue de la première partie ; les quelques foyers de huées ont systématiquement trouvé en réponse l’acclamation d’une autre frange enthousiaste du public. Alors même qu’on évoque de ressortir la plus que trentenaire production des Nozze di Figaro de Strehler, qui m’avait semblé usée jusqu’à la corde il y a dix ans déjà, il serait regrettable que cette Iphigénie ne reste à l’avenir au répertoire de la Grande Boutique. Ce théâtre moderne et intelligent y a sa place de plein droit, isolé et rare parmi les grands machins inoffensifs en carton-pâte qui forment le fruste quotidien du mélomane.

 

Ivor Bolton et le Freiburger Barockorchester avaient la dure tâche de succéder à Marc Minkowski et aux Musiciens du Louvre, somptueux il y a deux ans de cela. L’essai est mieux que transformé. Il serait vain d’ailleurs de comparer le travail de Bolton avec celui de Minkowski tant leurs approches respectives diffèrent. La direction d’Ivor Bolton est plus contrastée, plus anguleuse que celle de Minkowski, moins immédiatement nerveuse peut-être et surtout beaucoup plus lente et solennelle. Là où Minkowski imposait une tension permanente et virtuose, Bolton dessine des climats moins homogènes, mais toujours somptueux, ici heurtés ou violents puis là, suspendus, tout en infinie délicatesse. La richesse de l’étoffe des Freiburger, aux couleurs chaudes et sensuelles, est il est vrai un plaisir constant, souvent fort enivrant. La beauté de l’orchestre lors de la fin du second acte, de l’air d’Iphigénie jusqu’au chœur conclusif n’est sans doute pas pour rien dans le long silence d’un public médusé à la fin de la première partie.  Pour ne rien gâcher, excellente prestation des chœurs Accentus, ronds et précis, superbes. 

 

Mireille Delunsch était annoncée souffrante. Si la voix m’est apparue mince et chétive, et encombrée aux extrêmes, le grave surtout souvent étouffé, je dois dire que son Iphigénie ne m’a certainement pas laissé de marbre. La diseuse est suprême, l’actrice émouvante et très crédible. Même vocalement limitée ou handicapée, le charme et la séduction opèrent indéniablement, quelles que soient les limitations déjà évoquées. Stéphane Degout faisait ses débuts en Oreste à l’occasion de cette reprise. La voix est belle, le chant fort beau et le style parfait. Toutefois cet Oreste très (trop) policé m’a semblé encore manquer de déchirement intérieur et des vertiges hallucinés du rôle. Gageons que le baryton saura mûrir le rôle et lui conférer tout son extraordinaire poids dramatique.  Les années passent et Yann Beuron reste le superbe Pylade qu’on sait. La ligne de chant est admirable, le style superlatif, l’incarnation idéalement tendre et sereine. Je n’ai pas entendu plus beau ténor cette saison à l’Opéra de Paris : que ne l’invite t-on plus souvent ? La Diane de Salomé Haller est impeccable. Seul bémol à cette belle distribution, Franck Ferrari ne fait lui guère dans la dentelle, et son Thoas, dont il n’a ni le style ni tout à fait les moyens, apparaît sous des atours vocaux souvent bien grossiers.

 

En somme, beaucoup de plaisir et d’émotion, et une bien belle matinée, accueillie par des applaudissements nourris et chaleureux. Espérons désormais une seconde reprise pour cette passionnante Iphigénie en Tauride qui, pour moi tout du moins, aura nécessité du temps pour être pleinement appréhendée.

 

 

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Publié dans Saison 2007-2008

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