Melancholia, Garnier, 15/06/2008
Tout juste sorti de Garnier, l’ambivalence prévaut dans mon esprit quant à la pertinence du matériel dramatique sur lequel repose ce Melancholia, en création ces jours-ci à l’Opéra de Paris. Le livret qu’a tiré Jon Fosse de son propre roman est tout aussi mince que répétitif. L’action propre à chacun des trois actes aurait été expédiée en quelques minutes à peine dans moult ouvrages lyriques. La dégradation mentale précoce du peintre norvégien Lars Hertervig offre ici le prétexte à trois fois trente minutes de variation autour d’une schizophrénie naissante. On devine que l’action se lit au travers du prisme de l’esprit dégradé du rôle principal, en permanence en scène et en dialogue avec lui-même ou autrui. Le chœur, commentateur et volontiers halluciné, dont sort chacun des personnages secondaires tour à tour, génère un effet de distorsion sensitive fouillé et astucieux. En somme, ce n’est pas tant une intrigue, insignifiante, mais une radioscopie émotionnelle et mentale, aussi minutieuse que lancinante, à laquelle nous invite le librettiste. Si le concept est séduisant, et savamment accompli, il n’en demeure pas moins d’un hiératisme bien nordique : la peinture scandinave contemporaine de Hertervig, danoise surtout, ou encore la filmographie d'Ingmar Bergman abondent de ces cieux si bas qu’un fjord s’est pendu. Le rideau baissé, ce n’est pas tant la mélancolie qui guette mais bien plutôt un début de neurasthénie doublé de claustrophobie. La densité émotionnelle de l'oeuvre se révèle ainsi finalement ravageuse, trop peut-être ; mal équilibrée dramatiquement, plus sûrement.
Le compositeur trouve dans cette exploration mentale une belle matière à sa musique volontiers adepte de micro-intervalles. Le flot musical est souvent passionnant, riche en variété rythmique, et diversifié dans sa mobilisation inventive des différents pupitres. L’écriture vocale des solistes échappe à l’impressionnisme orchestral et se révèle souvent fort expressive et émouvante. Le chœur, magnifiquement servi par le compositeur, oscille entre l’univers musical de la scène et celui de la fosse. Malgré tout, l’humeur hiératique et inébranlable du livret prédomine, et, quelles que soient les capacités d’inventivité de Georg Friedrich Haas, une certaine monotonie, inéluctable dans ce contexte dramatique, finit par s’enraciner, et ce malgré la brièveté de l’ouvrage. Il n’en demeure pas moins que rarement une création contemporaine à Paris ces dernières années m’aura paru offrir une musique aussi belle et si souvent envoûtante.
Le spectacle en lui-même bénéficie d’une équipe artistique de premier ordre. Une immense toile blanche, mobile au milieu des murs noirs qui ferment la scène, symbole de la stérilité artistique de l’artiste à ce moment de sa vie, constitue l’unique et élégant élément du décor hiératique mais élégant d’Emmanuel Clolus. Les costumes de Raoul Fernandez, blancs pour Hélène et Lars, et invariablement noirs pour le chœur et les seconds rôles, accentue cette bichromie : lumière de l’esprit et noirceur d’un environnement incompréhensible et insaisissable au schizophrène. La mise en scène de Stanislas Nordey fait agir ses personnages avec toute la lenteur du livret et de la musique, mais travaille gestes et corps avec beaucoup d’intelligence et d’à-propos dramatique et émotionnel.
Confronté au rôle central et écrasant de Lars, le baryton Otto Katzameier étonne. La voix est somptueuse, le chant expressif et soigné, la prestation scénique époustouflante et surtout très émouvante. A ses côtés, Melanie Walz campe une Hélène très crédible, belle en scène, vocalement sans problème. Leurs partenaires sont tous excellents, de la magnifique basse de Johannes Schmidt (Herr Winckelmann) au non moins superbe alto de Daniel Gloger (Alfred) ; à noter également, le ténor franc et percutant de Martyn Hill (Bodom), la présence indéniable de Ruth Weber (Frau Winckelmann), et la gouailleuse Kellnerin joliment timbrée d’Annette Elster. Les choristes du Vokalensemble Nova chantent cette musique avec une évidence et une finesse qui laissent tout autant pantois. Enfin, et surtout, Emilio Pomarico et le Klangforum Wien offrent une lecture orchestrale somptueuse, flot permanent de lyrisme et de raffinements inouïs des pupitres, pourtant ici souvent soumis à des interventions d’une complexité technique certaine. La partition coule ainsi grâce à eux avec évidence une heure trente durant, et déploie, sans à coup ni fadeur, tous les sortilèges, d’une indéniable beauté, de l’écriture du compositeur.
Quelles que soient les réserves portées sur l’œuvre, et avant tout sur son livret, cette matinée a présenté à mon sens un rare moment d’opéra. Il est à dire vrai peu fréquent de noter une telle unité de ton et de conception entre tous les protagonistes d’un spectacle lyrique, du librettiste au compositeur, et aussi de la scène à la fosse. Et cela paie bien évidemment, tout du moins pour ce qui concerne le volet artistique de l’entreprise. Pour le reste, il est somme toute désolant de voir cette passionnante matinée au Palais Garnier à moitié vide, malgré des prix très doux, alors qu’au même moment, à des tarifs trois fois supérieurs, la Bastille s’emplit à craquer pour la dernière d’une reprise bellinienne de dix ans d’âge et pas du meilleur tonneau. Dommage pour les excellents artistes rassemblés pour ce Melancholia et dommageable au renouvellement de l’art lyrique. Mais ce n’est vraiment là ni une surprise ni une découverte.