Don Carlo, Bastille, 06/07/2008
Je gardais un bon souvenir de la mise en scène de Graham Vick, vue sous l’ère Gall à plusieurs reprises. Force est de constater dix ans plus tard qu’elle a mal vieilli, ou peut-être que le niveau théâtral affiché récemment à l’Opéra l’a largement démodé. Une atmosphère cloîtrée et sombre, quelques jeux de lumières, quelques costumes chamarrés et moult gros gadgets dorés pour un autodafé singulièrement gai… c’est bien peu pour un tel ouvrage. Ne pas ressortir cette production aurait pu laisser comme un goût nostalgique de regret. Désormais, c’est dit, on peut l’enterrer sans pompe ni ménagement.
Des trois Philippe II présentés par Gall, Ferruccio Furlanetto était de loin celui qui m’avait le plus marqué et le plus impressionné. Là aussi, dix ans ont passé sur la voix de la basse italienne, et si la présence, la puissance vocale et la profondeur du timbre restent sensationnels, les moyens semblent s’être sensiblement échappés. Très théâtral et charismatique, l’interprète sacrifie plus d’une fois la ligne de chant à l’expression dramatique. Son aria est pourtant fort belle, regagnant en sensibilité et en émotion ce qu’elle me semble avoir perdu avec le temps en pur chant. Dmitri Hvorostovsky faisait figure de vedette pour cette reprise. Chose rarissime à Paris, il fut cet après-midi applaudi dès son entrée par un fan club j’imagine d’avance conquis ; et il empoche aussi haut la main le prix de l’applaudimètre triomphant au rideau final. Le ramage est pourtant bien loin d’égaler le plumage. Son Posa indiffère au plus haut point, et vocalement et dramatiquement. Pour le chant, rien de spécial ne s’échappe de ce prestigieux gosier engorgé. Plus d’un son semble poussé par le bas, lourd et sans lumière, et aucune subtilité ni lumière ne transparaissent dans cette ligne monocorde et terne, voire brouillonne et fâchée avec le justesse. Ni la tendresse, ni l’éloquence, ni l’esprit libéral du personnage ne prennent vie non plus, et le résultat global est d’une rare frigidité. Restent un chant affecté et sans grâce, et des maniérismes scéniques de jeune premier parfaitement déplacés : ce n’est plus Rodrigo di Posa, c’est le marquis des poseurs. Les deux autres clés de fa ne sont guère enthousiasmantes non plus. Mikhail Petrenko possède assurément toutes les notes du Grand Inquisiteur mais en rien les insinuations vicieuses et la violence mal contenue du vieillard sanguinaire. Paul Gay n’a, quant à lui, ni toute l’ampleur ni toute la noblesse nécessaires à son Charles Quint.
Dans ce contexte masculin plutôt grisaillant, Stefano Secco n’a aucun mal à s’imposer nettement. La voix, si elle joue sans doute avec ses limites, est claire et bien menée, et le chant d’une rare probité. Ce bel infant est fort agréable à entendre, et plus d’une fois même tout à fait excitant. Manquent pourtant encore à cette incarnation, sensiblement trop légère et adolescente, l’héroïsme névrotique et le tourment passionnel et dévorant. Le même constat peut être formulé envers l’Elisabetta de Tamar Iveri, à une nuance près : là où Secco enthousiasme souvent, sa partenaire indiffère la plupart du temps. La voix est belle, bien menée, et le tout très musical, mais il n’en ressort rien dramatiquement et scéniquement : pour peu, on l’oublierait sur scène. Sa rivale Eboli ne trouve guère en Yvonne Naef une interprète naturelle et à sa mesure. La puissance des moyens impose une certaine autorité mais le personnage semble à la fois privé de sensualité et de sensibilité. Surtout, l’aigu est problématique, effroyablement faux à de nombreuses reprises, quelle que soit la nuance. La chanson du voile, plombée de surcroît par le manque d’agilité de la voix, tourne dans ses conditions au supplice, et si son aria finale convainc plus dans son ensemble, on notera avec une pudeur euphémique que les aigus ne sont pas au rendez-vous.
Reste à parler du chef, et ce n’est pas là une mince affaire tant mes sentiments sont mitigés à son égard. Teodor Currentzis opte pour une déstructuration de la partition qui n’est pas sans rappeler les lectures verdiennes du jeune Giuseppe Sinopoli. L’imagination est au pouvoir, pour le meilleur comme pour le pire. Le jeune chef réinvente la partition et en extirpe bien souvent des détails jamais entendus et, mieux encore, des alliages sonores absolument somptueux. Sa capacité à faire émerger un lyrisme enveloppant et chaleureux de la fosse est très souvent magique et ses articulations et dynamiques très travaillées confèrent un intérêt, musical et théâtral, certain à sa lecture. Malheureusement, la volonté de rupture aboutit aussi fréquemment à des outrances malvenues, que ce soit dans des changements de tempo trop marqués et déstructurants au sein d’une même section de l’ouvrage, ou bien dans des variations de la dynamique sonore un brin caricaturales. Quelques effets ne sont pas non plus du meilleur goût, tel cet inutile diminuendo de l’accord final, d’une rare vulgarité. A trop vouloir démontrer, erreur de jeunesse classique s’il en est, Teodor Currentzis finit par défigurer une prestation orchestrale globalement fort intéressante et qui a le mérite d’échapper à toute routine. Espérons que le temps confère un peu de retenue et de patine à cet enthousiasme débridé : il y a là assurément un talent, et même mieux, un tempérament, à suivre.
Je ne sais pas si l’idée en revient au chef, mais la restauration du duo entre Carlo et Filippo dans la prison à l’occasion de cette reprise est une fort belle surprise. La musique en est somptueuse et la scène des plus émouvantes. Le raccord entre les premiers échanges du fils et du père dans la version de 1884 et le début du duo est par contre bien malheureux. Sans doute a-t-on voulu de la sorte éviter à Stefano Secco les aigus violents et meurtriers du superbe récitatif introductif de 1867. Saluons tout de même l’initiative, tout en déplorant inlassablement que la version originelle de l’ouvrage, en français et dans tous ses développements, ne s’impose toujours pas de fait à Paris.