La Carmen de Christa Ludwig (Orfeo)

Publié le par Friedmund



La publication de cette soirée viennoise est un bien méchant cadeau fait à Christa Ludwig par Orfeo. Alors que DG nous a rendu récemment sa première et somptueuse Leonore viennoise, mieux aurait valu sans doute de laisser cette première Carmen aux oubliettes. La chanteuse elle-même considérait le rôle comme un parfait contre-emploi. Le malaise est évident dès le premier acte tant Ludwig force sa nature et compose un personnage outré et d’une rare vulgarité. Dans le fond, le problème n’est pas tant qu’elle y dépeigne une garce achevée, ce qui après tout peut-être une lecture du rôle (lecture qui peut varier selon le degré de féminisme ou de machisme que les fantasmes de l’auditeur voudront plaquer sur le personnage : vieil et inutile débat). Par contre, parce que cette musique est française et parce que le personnage se veut incarnation d’une liberté, sexuelle et de destin, j’attends d’une Carmen un naturel parfait. Une Carmen sûre de son bon droit ne hurle pas, une beauté fatale certaine de son pouvoir de séduction n’appuie pas ses œillades. Le pouvoir de caractérisation de Christa Ludwig la plombe ici tant il lui sert à dessiner à gros trait un personnage improbable aux manières bien trop putassières à mon goût. La voix elle-même, chaude et lourde de couleurs sombres, éteint toute lumière méditerranéenne, toute finesse de l’esprit ; accessoirement, les moyens ne suivent pas les tentatives appuyées de poitrinage, récurrentes lors de la soirée. La subtilité que Christa Ludwig savait mettre à ses Färberin ou ses Klytämnestra est ici inexistante, et on frémit même à se dire que bien des italiennes moins huppées savaient dresser des portraits de la cigarière bien plus sobres et efficaces. N’en rajoutons plus, et oublions vite, la grandeur de l'artiste Christa Ludwig le vaut bien.

 

Sans Carmen, l’ouvrage tombe naturellement vite à l’eau, mais c’est peu dire que son entourage est tout aussi peu fréquentable. Rarement un enregistrement d’opéra m’aura paru aussi mauvais dans son ensemble. Ainsi, si je ne doute pas une seconde de la prestance scénique de l’Escamillo d’Eberhard Wächter, la bande sonore est elle impitoyable : la méforme vocale est sévère, les graves effondrés et sans soutien, l’aigu incertain, la ligne fluctuante. La Micaëla de Jeannette Pilou est certes honorable, mais on en restera là. Les seconds rôles, aussi fameux de noms puissent-ils être, sont tout bonnement épouvantables. Ainsi les très estimables Erich Kunz et Murray Dickie donnent ici des contrebandiers en dessous de tout : lignes de chant abominables, incarnations lourdes et effroyables de grossièretés. Le Zuniga de Oskar Czerwenka les bat peut-être encore dans la vulgarité et la caractérisation d’opérette grasse et de mauvais goût. Margarita Lilowa et Lucia Popp sont moins immédiatement détestables mais à peine plus pertinentes musicalement. Le Moralès de Reid Bunger se contente quant à lui d’être insupportable. On imagine que l’esprit de la mise en scène n’a pas du aider : c’est bien du Otto Schenk, comme le confirment les mouvements de masse et effets scéniques bien audibles sur la bande. La direction de Lorin Maazel est vive et animée, efficace, sans subtilité ni grandeur particulières ; sans discipline surtout tant les décalages et les approximations d’intonation abondent dans la fosse et sur la scène.

 

Une seule figure émerge du marasme : le Don José de James King. La sincérité naturelle du ténor et cette capacité innée à émouvoir m’ont d’autant plus touché ici que je porte une affection indéfectible à cet artiste et à cette voix. Le personnage est attachant, la langue convaincante à défaut d’être parfaite, et le musicien sensible comme à son habitude. James King dessine un brigadier très crédible, fruste, inhibé, aussi fragile d’âme qu’il semble puissant de muscle. La consistance psychologique de ce Don José est certaine et non sans intérêt dans son optique très naturaliste. La voix, lourde à manœuvrer lorsque le lyrisme est prédominant, n’est naturellement pas idéale, quoique le chanteur réussit souvent de bien belles nuances. Lors du duo final, la puissance des moyens devient simplement saisissante, électrisante. Malgré ses défauts et ses imperfections, je ne regrette pas d’avoir croisé ce Don José, bien plus convaincant que bien d’autres pourtant plus réputés pour le rôle.

 

 

Post-scriptum

 

A propos de Vienne et de notre ténor, j’ai acquis en même temps que cette Carmen le Freischutz de 1972 publié par le même éditeur : soirée aussi fabuleuse que celle précédemment commentée est pitoyable. Le Max de James King et le Kaspar de Karl Ridderbusch me semblent dominer haut la main la discographie dans leurs rôles respectifs : voix somptueuses, mâles, puissantes mais maîtrisées, style impeccable… un régal ! Gundula Janowitz les rejoint sur les sommets : ligne de chant superlative, beauté de l’émission à couper le souffle, et relief supérieur à celui de son enregistrement de studio avec Carlos Kleiber (DG). Eberhard Wächter, ici excellent en Ottokar, Renate Holm, Franz Crass, Manfred Jungwirth et Heinz Zednik complètent tous cette prestigieuse et superbe affiche avec beaucoup de bonheur. Ils sont dirigés par un Karl Böhm à son meilleur, ici dansant et vif, là étonnant de poésie et de lyrisme, obtenant toujours des sonorités miraculeuses des viennois. Ce coffret me fera désormais clairement office de version de référence. Sans pour autant oublier bien sûr l’Agathe d’Elisabeth Grümmer, de toute façon inapprochable.

 

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Publié dans Disques et livres

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