Wiener Philharmoniker, Champs-Elysées, 17/03/2007

Publié le par Friedmund

 

Christian Thielemann semble avoir été adoubé par critique et public confondus comme le grand héritier contemporain de l'interprétation de la musique allemande. Cela ne manque pas de me surprendre : aucun disque d’exception ni concert de légende n’est pourtant encore marqué de son nom à ce jour... Faut-il croire qu’aux yeux des mélomanes, une posture conservatrice affichée, dans le style de direction, le répertoire et la conception générale des œuvres serait le meilleur gage d’un service supérieur de ce répertoire ? Il était donc tentant d’aller entendre ce que le berlinois ferait de cette Huitième de Bruckner, aux commandes de l’instrument qui lui est sans doute le plus approprié, les Wiener Philharmoniker.

La Huitième de Bruckner est sans doute une des symphonies du répertoire les plus délicates à diriger : la complexité rythmique et la mobilité des motifs tiennent de l’horlogerie de précision, et la mégalomanie de la structure et de l’écriture nécessite limpidité et sobriété pour ne pas noyer l’auditeur sous un flot indigeste de décibels et de lourdeurs. Christian Thielemann se sera tristement échoué ce soir sur ces deux écueils également, et, facteur aggravant, avec la complaisance la plus satisfaite. Oubliant sans doute que les meilleures réussites pour cette symphonie sont à porter au crédit des épures des Jochum, Boulez et Wand, Thielemann se veut, quant à lui, l’héritier d’un germanisme caricatural : tempi qui n’en finissent plus (quatre-vingt-quinze minutes minimum, les temps de pause ôtés, soit vingt bonnes minutes de plus que Boulez), déferlante sonore mal maîtrisée lors du finale, mais surtout conception d’ensemble erratique dont je cherche encore en vain la ligne directrice.

L’allegro moderato initial offre une belle transparence d’ensemble et beaucoup de finesse dans le détail du traitement des pupitres. Las, le tout est plombé par un manque de nerf et de dynamique incompréhensible : le colori est agréable, mais cela n’avance désespérément pas. Les premières mesures du scherzo montrent un resserrement de la tension orchestrale qui ne durera que le temps de quelques minutes avant que la mollesse de l’allegro ne finisse par ressurgir. Plus grave, les Wiener Philharmoniker commencent à dérailler ci et là, et tombent parfois (trop souvent pour une formation de cette réputation) à côté ; les cuivres entament d’ailleurs une longue série d’approximations d’intonation qu’ils ne délaisseront plus jusqu’à la fin du concert. Le chef ne les aident d’ailleurs guère : passons sur la vanité qui consiste à diriger tel monstre symphonique sans partition, est-il bien souhaitable, en sus, de se refuser à toute battue métronomique dans ce vaste édifice tout à la gloire de la syncope et du contretemps ?

L’adagio est interminable, au bas mot une demi-heure, sans colonne vertébrale, aux prises avec les mêmes approximations d’un orchestre écartelé par les tempi : le somnifère est puissant… Si le chef ouvrait sa partition de temps en temps, peut-être remarquerait-il cette indication du compositeur pour le troisième mouvement : « Adagio.
Feierlich langsam, doch nicht schleppend » (solennellement lent, mais sans traîner). Semblant prendre conscience des problèmes de décalage de son orchestre, le chef rétablit alors sa battue métronomique et des tempi plus décents, et délivre un finale sans délicatesse ni retenue aucune, heurté et bruyant à l’extrême, agressant sans ménagement les oreilles après les avoir endormies de platitude lors du mouvement précédent. On quitte alors le théâtre sonné de tant de bruit et d’ennui, en se demandant si c’était bien le même chef qui dirigeait l’allegro moderato et le finale, et si cet orchestre tonitruant aux cuivres incertains était bien la Philharmonie de Vienne. Ni les ovations du public, ni le torse bombé du chef saluant impérieusement tel un général victorieux sur son estrade, ni même la présence d’une caméra filmant ses entrées et sorties, ne changeront quoi que ce soit au verdict final : plus de quatre-vingt-dix minutes d’un ennui prodigieux à écouter la Philharmonie de Vienne… triste bilan !

En se remémorant les prodiges qu’ici même Riccardo Muti avait tirés du même orchestre, sans oublier les merveilles offertes de longue date par un Riccardo Chailly et plus encore un Claudio Abbado, on conclura volontiers que l’héritage de la musique allemande est aujourd’hui bien plus sûrement en résidence dans la péninsule italienne que dans les mains du berlinois Christian Thielemann.

 

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Publié dans Saison 2006-2007

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