Ballo in maschera, Bastille, 01/07/2007

Publié le par Friedmund

 

Faut-il désormais représenter le Ballo in Maschera à Boston ou à Drottningholm? On pourrait supposer qu’un metteur en scène peu novateur s’appuierait de préférence sur les richesses de perspectives offertes par la Suède de Gustave III plutôt que sur le peu de matière du fantaisiste comté de Warwick, imposé par la justice à un Giuseppe Verdi qui n’en voulait pas. Gilbert Deflo a préféré opté pour les Amériques, quoique, à bien y regarder, celles-ci ne lui offrent que deux points d’accroche bien légers: une Ulrica rompue au rite vaudou et un aigle américain ci et là. Pour le reste, nous ne sommes ici ni chez Riccardo, ni chez Gustavo, tout juste chez Deflo. Gilbert Deflo nous recycle ici la même esthétique simpliste déjà vue lors de sa mise en scène de Semiramide aux Champs-Elysées la saison dernière (1): des dalles noires brillantes, un bloc décoratif central anodin, et des costumes quasi uniformément noirs et blancs. Remplacez le tombeau de Nino par un vilain trône en bakélite surplombé d’un aigle et vous y êtes. Le reste est à l’avenant, piliers de salle de bal noirs couronnés de lustres électriques inclus. Comme pour Semiramide, le noir et blanc est toutefois ponctué d’une touche de rouge, hier sur la reine de Babylone, aujourd’hui sur le page du Comte… La direction d’acteurs ne vaut guère mieux et abandonne, dans le meilleur des cas, les chanteurs à eux-mêmes, telle Angela Brown secouant désespérément les poings lors de « Morro ma prima in grazia », ou, plus dommageable, les pousse aux gestes les plus ridiculement convenus, tels ces trois conspirateurs, tendant leur bras pour empiler leurs mains au moment du serment. Alors que le metteur en scène dispose en Riccardo du rôle verdien sans doute les plus riche en humeurs différentes, il n’en fait strictement rien : statique, Marcelo Alvarez est contraint d’occuper la scène en écartant les bras, et sautiller comme un potache décervelé chez Ulrica. Faire de cette dernière une prêtresse vaudou ne serait pas en soi une idée mauvaise… à condition toutefois d’en tirer quelque chose. Je passe rapidement sur un bal de danses de grenouilles en tenues pseudo vénitiennes qui finit de parachever l’insipidité d’une imagerie hétéroclite finalement navrante.

Rare concession de Gérard Mortier au vedettariat lyrique cette saison, Marcelo Alvarez s’emparait à Bastille du costume de Riccardo. On n’imagine guère meilleur titulaire du rôle aujourd’hui. La voix a gagné en ampleur et en éclat, l’émission est fluide et pure, le timbre brille de milles éclats. Si Marcelo Alvarez rappelle l’âge d’or par la beauté de la voix et l’aisance de la ligne, il en conserve aussi malheureusement des tics que l’on croyait révolus chez les ténors contemporains : pourquoi diable parmi tant de beautés glisser ces scories pseudo dramatiques, et, surtout, larmoyer en permanence à l’instar d’un ténor napolitain d’avant-guerre?  Si la voix est d’or, la caractérisation du personnage reste sommaire, et le jeu scénique très limité. Ne boudons pourtant pas notre plaisir, des voix saines et franches comme celle d’Alvarez, on en redemande. A ses côtés, Ludovic Tézier
(2) ne trouve guère ses marques en Renato : le timbre reste splendide, mais l’habit est vraiment trop grand pour lui, et, peut-être, le caractère trop opposé à sa placidité usuelle. Si le baryton français nous gratifie d’un « O dolcezze perdute » d’un rare et beau soin belcantiste, la plupart des humeurs violentes de Renato lui échappent. Le manque d’insolence dans la projection est patent, et Tézier est ainsi contraint de passer anonymement tout le second acte ; il ne marque guère non plus de son empreinte le premier tableau du troisième acte. Si Tézier se révèle trop timide en époux trompé, son Amelia sonne, tonne, et détonne avec autant d’ampleur que de vibrato. La voix d’Angela Brown est riche, chaude, puissante, mais l’expressivité roturière, et le vibrato franchit plus d’une fois les limites de la justesse. Capable du meilleur comme du pire, ce soprano vibrant à tous les sens du terme, marque surtout par son irrégularité : « Morro ma prima in grazia », très mal débuté, faux et tremblant, s’achève dans un feu d’une rare beauté vocale… Elena Manistina est une Ulrica colorée mais à l’émission caoutchouteuse et engoncée ; son duo avec Angela Brown au premier acte était tout à fait terrifiant… musicalement. Camilla Tilling (3) impose par contre un Oscar d’une remarquable fraîcheur vocale, magnifique de pureté de chant et de timbre. A la baguette, Seymon Bychkov globalement déçoit. Si le chef d’orchestre sait faire chanter admirablement ses vents et ses cordes, il accentue plus qu’il n’intègre les rudesses de cuivres et de percussions de la partition, heurtant une pâte d’orchestrale pourtant joliment travaillée. L’élan de l’orchestre est par ailleurs souvent coupé par une dynamique trop lente, voire molle (l’introduction de la scène chez Ulrica), entrecoupée d'accélérations subites incompréhensibles, à l’image de la mort de notre héros prise à toute vitesse et soulignée lourdement aux cordes. Quelques décalages à noter également, dont des conspirateurs peu en mesure au second acte.  

   

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Publié dans Saison 2006-2007

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