La Juive, Bastille, 24/02/2007

Publié le par Friedmund

 

 
C’est avec émotion et fébrilité que je me suis dirigé hier à Bastille pour la 562ème représentation de la Juive à l’Opéra de Paris. On ne pouvait trouver meilleure fête en ce jour anniversaire de la naissance de l’opéra que d’aller assister à une représentation de cette oeuvre mythique, servie de surcroît par un plateau des plus excitants.


Premier constat, l’œuvre fonctionne plutôt bien en scène, sans ennui aucun, et si quelques vulgarités (les chœurs surtout) prêtent à sourire, la construction m’a semblé moins bancale qu’au disque ; il n’en demeure pas moins que la disparition de Léopold à la moitié de l’œuvre, alors qu’il est la mèche qui met le feu aux poudres, me semble toujours aussi gênante. Bien sûr, de nombreuses coupures dans l’édition présentée : on rappellera tout de même que la Juive n’a jamais été donnée intégralement de toute son histoire, et que même la cavatine du II d’Eléazar, « Dieu que ma voix tremblante » était coupée lors de la création ; évitons donc les mauvais procès à l’encontre de l’Opéra de Paris.

La mise en scène de Pierre Audi est une réussite, et échappe aux deux écueils les pires possibles pour telle œuvre : la relecture facile ou le clinquant d’un luxe décoratif primaire. Audi joue la carte d’une stylisation raffinée et élégante : une charpente de tubes d’acier, mobile et transformée pour chaque acte,  mise en valeur par des éclairages riches, illustre tour à tour la cathédrale de Constance, l’atelier d’Eléazar, les appartements d’Eudoxie ou bien les prisons du Concile. Cette structure disparaîtra  entièrement au dernier acte, pour laisser la scène rougeoyer au moment du brasier final, très réussi. Les costumes, ceux futuristes des chœurs notamment, répondent à ce même souci de stylisation intemporelle. La direction d’acteurs est efficace, simple et sans surcharge inutile, illustrant avec pertinence et sobriété les émotions et sentiment des différents personnages. Le résultat séduit par son esthétique, sa sobriété, son classicisme dégagés d’une quelconque concession à la provocation facile ou bien à la platitude du littéralisme décoratif. En somme, une mise en scène parfaite pour conserver longuement cette production au répertoire de l’Opéra.

Pour ses débuts à l’Opéra de Paris, Annick Massis trouvait en Eudoxie un terrain idéal pour faire valoir son talent. Dès son entrée et le trio du second acte, elle impressionne par son aisance, sa clarté, la beauté confondante de son chant vocalisant. Ces qualités lui assureront une ovation formidable, et méritée, à l’issue d’un magnifique « Je l’ai revu » au début du troisième acte. Pourtant, ce chant joliment fleuri la laissera très en retrait des exigences dramatiques du duo du quatrième acte, alors qu’à ce même moment Anna Caterina Antonacci laisse exploser une musicalité, une diction, un pathos d’une toute autre envergure. Dans ce rôle de Rachel, qu'elle craignait, et cette salle, où elle faisait également ses débuts, Antonacci touche une nouvelle fois au sublime. Je ne sais quoi plus louer de la parfaite adéquation stylistique à ce rôle créé par Cornélie Falcon (et donc idéal pour la soprano italienne), ou de ce français lumineux et magnifique (le plus beau de la soirée, incontestablement), ou bien de cette musicalité miraculeuse qui en remontre à Annick Massis dans la douceur, la coloration et la pureté de la ligne dans leurs deux duos. Sans parler bien sûr de la tragédienne, toujours immense dans le chant comme dans le jeu, et d’une beauté en scène toujours aussi fascinante. On ne soulignera jamais assez le miracle de cette artiste qui semble pouvoir triompher des rôles les plus complexes avec une classe magique et fascinante. Quelques aigus sont parfois un peu durs, mais c’est vraiment là détail face à telle performance : du fond du cœur, merci encore, Anna Caterina !

Neil Shicoff est le second ténor, après Richard Tucker, a avoir réussi à imposer la Juive sur les scènes lyriques après-guerre : son Eléazar est, de ce fait, d’ores et déjà de plein droit historique. Le ténor américain a fait plus que redonner vie au rôle : il se l’est approprié et l’incarne d’une manière hautement personnelle. Son Eléazar, intense, hautain, d’une tension permanente, est simplement fascinant de présence et d’intensité dramatique. La voix a perdu de son aisance au fil des années, et sa diction française reste aléatoire, mais qu’importe ! Toutes les émotions et changements d’humeur d’Eléazar sont magnifiquement mis en valeur, et la voix possède encore l’assise requise aussi bien pour nuancer que pour émettre des aigus solides et puissants lorsque cela se révèle nécessaire. L’expressivité magnétique mise à son grand air touche au grand art : on peut gloser sur un certain manque de fluidité ou quelques approximations rythmiques, mais jamais aucun ténor n’a rendu cet air célébrissime tel un Lied d’une invraisemblable intensité, captivant et hypnotique… Et jamais de mémoire la Bastille ne s’est autant enflammée en ovations qu’à l’issue de moment d’exception, applaudi également par la fosse et le chef. Historique, je vous dis !

Le reste du plateau est plus décevant. John Osborn affiche une voix percutante, sonore et facile dans le suraigu, mais sans grâce ni délicatesse, pour un résultat somme toute assez fruste dans le rôle de Léopold. La qualité de la diction et une certaine noblesse sauvent le Brogni de Robert Lloyd, dont la voix n’est plus qu’une trame sans épaisseur, sans puissance et sans lyrisme ; le parti pris de la douceur permanente est alors une pose bien avantageuse, mais ne trompera personne. L’orchestre se révèle  par contre en excellente forme, et Daniel Oren impose une lecture très équilibrée, claire et majestueuse, sans arriver toutefois à gommer les quelques vulgarités d’une partition inégale.

Au final, une très grande soirée d’opéra, enthousiasmante, et de l’aveu même d’Antonacci la meilleure des trois premières données dans cette nouvelle production. Je la retrouverai avec gourmandise dans les prochains jours afin d’entendre la prise de rôle de Chris Merritt en Eléazar, et goûter à nouveau le plaisir de cette Juive retrouvée, surtout sous les traits de la miraculeuse Rachel d’Anna Caterina Antonacci. Des résurrections de cet intérêt, et aussi bien servies, on en redemande !


 

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Publié dans Saison 2006-2007

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