Il Combattimento di Tancredi e Clorinda

Publié le par Friedmund

  

 

Monteverdi, tout juste nommé en 1590 instrumentiste à la cour de Mantoue eut sans doute l’occasion de croiser Torquato Tasso qui y résida jusqu’à sa mort en 1595. A la recherche d’un poème adapté à son projet d’illustrer l’ensemble des passions humaines dans un madrigal in genere rappresentativo Monteverdi se tourna naturellement vers le prestige poétique du Tasse, immense à l’époque. Il extrait du douzième chant de la Gerusalemme liberata les vers, qui lui offrent d’illustrer les trois principales passions humaines (colère, tempérance et humilité), ce que permet largement la poignante mésaventure de Tancrède et Clorinde. Monteverdi met en œuvre son stile concitato, hautement expressif, peut-être sans équivalent dans la variété dans toute l’histoire de la musique. Les quatre violes, la contrebasse et le clavecin, somptueusement descriptifs accompagnent un chant virtuose et sensible, profondément poignant. Le récit des événements, assuré par un tiers témoin, le Testo, offre une dimension picturale et émotionnelle supplémentaire à ce que serait la seule juxtaposition des émotions des deux protagonistes : une perspective en somme. Les émotions, à fleur de peau, se succèdent aussi rapidement qu’elle sont exacerbées, dans la narration solennelle, l’agitation, la frayeur, la poésie la plus sensible, la compassion, et la résolution finale, sublime, qui rétablit l’apaisement dans une fin suspendue comme dans un rêve ; ou plutôt cauchemar dont le réveil sera difficile pour Tancrède. Mais ce n’est pas là que pur exercice de style : la  poésie que déploie Monteverdi dans la description du fracas des armes, l’invocation à la nuit ou la suspension apaisée, sublimée, des derniers soupirs de Clorinde touche aux plus hautes cimes artistiques. La création eut lieu à Venise, en 1624 pour le Carnaval, dans le palais de Girolamo Mocenigo, protecteur de Monteverdi. Monteverdi relata précisément le déroulement de la première : après quelques madrigaux, les personnages arrivèrent en armures sur scènes, et la musique démarra… La noblesse vénitienne au grand complet en fut bouleversée. Il ne me semble pas folie de considérer le Combattimento di Tancredi et Clorinda comme un sommet inapprochable et jamais approché du Lyrisme.

La discographie de l’œuvre est plutôt riche, et je ne saurais en offrir une perspective exhaustive, ni même étendue, mais tout juste parler des quelques enregistrements qui m’accompagnent depuis longtemps, de ceux plus récents et que je tiens en haut rang, ou encore des trois versions parues dernièrement. Je ne saurais donc offrir ici vision de versions classiques comme celle de Reinhard Goebel (Archiv), que j’aimerais entendre primo parce que Goebel est un musicien souvent passionnant, et secondo parce que l’Orfeo de Nigel Rogers me marque à jamais, me laissant deviner les merveilles de ce que doit être son Testo. Pas de Christie (Harmonia Mundi), Malgoire (CBS) ou Leonhardt (Telefunken) non plus, parce qu’il faut bien faire des choix, et qu’ils ne me semblaient pas sur le papier des monteverdiens essentiels ; ces versions sont d’ailleurs probablement introuvables (?) aujourd’hui. J’entends par contre prochainement acquérir, au gré de mes envies, la version Jacobs (Harmonia Mundi) et serais curieux d’entendre ce que Pickett (Oiseau-Lyre ) a tiré de l’œuvre. Pour compléter le tableau des versions dont je ne parlerai pas, Piotr Kaminski donne en référence celle de Roberto Gini (Tactus) ; une bonne raison d’aller y jeter les deux oreilles le cas échéant.

La version de Edwin Loherer (Accord) a été le premier accès possible à l’œuvre pour de nombreux mélomanes, et fut saluée en son temps de nombreux prix (dont le Charles Cros). Plus de quarante ans après sa parution (enregistrée en 1963), on trouvera l’accompagnement orchestral et les options stylistiques timides. Pourtant, si cette épure sent son âge, jamais elle ne jure. Mais, surtout, le Testo de Laerte Malagutti, au chant classique mais profondément ému et naturel, lui assure l’immortalité. A défaut d’être désormais de référence, cette version s’écoute toujours avec bonheur, et son défaut, le dépouillement dans la dynamique, pourra sembler vertu comparée à des options baroquisantes plus agressives. En complément, choix naturel de madrigaux du Huitième Livre (dont le lamento della Ninfa et les Altri canti di Marte), qui, privés d’un Malagutti, portent plus mal leur âge.

Paradoxalement, la version de Nikolaus Harnoncourt (Teldec), de vingt ans postérieure, semble plus datée encore : les options trop tranchées se démodent plus rapidement que les visions classiques. Expressionniste en diable, le chef autrichien noie toute émotion dans la démonstration, et le chant de Werner Hollweg, pour expressif qu’il soit, paraîtra vite caricatural à nos oreilles désormais converti au belcantisme que les Alessandrini ou Garrido ont imposé dans ces pages ; l’italien défaillant, les nasalités, et une déclamation proche du Sprechgesang n’arrangent naturellement rien. Si le tandem a su produire un Idomeneo que je chéris, ils ne me convainquent définitivement pas ici. Complément similaire à celui de la version Loehrer, dont le lamento della Ninfa, mais plus chiche.

Comme pour les opéras, Gabriel Garrido (K617) vint et tout fut bouleversé. La puissance expressive de l’accompagnement orchestral est incomparable, et les pupitres de l’ensemble Elyma simplement somptueux. Tout est ici évidence, chaque mesure semble naturelle (et monteverdienne) sans ne rien perdre de sa force ou de sa poésie, et les variations de climat sont permanentes : impressionnant ! Aux mérites du chef, s’ajoute la prestation sensationnelle de Furio Zanasi en Testo. Beauté du chant et de l’ornementation, poésie, puissance du ton et éloquence : le drame éclate dans toute sa brutalité sans ne jamais rien perdre en exceptionnelle musicalité. Pour parfaire la grandeur de ce disque, les compléments proposent un regroupement de madrigaux de contemporains de Monteverdi sur des poèmes tirés de la Gerusalemma liberata autour de Armida et Erminia.

Rinaldo Alessandrini (Opus 111) impose une lecture orchestrale stylistiquement comparable à celle de Garrido dans ses options, mais moins immédiatement spectaculaire. Cela n’en demeure pas moins très beau également, et peut-être d’accès plus facile (mais moins passionnant) que la démarche de l’argentin. Le Testo de Roberto Abbondanza, moins exalté que celui de Zanasi, connaît aussi son belcanto mais demeure moins intensément vocal, et ne réprouve pas une expression plus affectée, aux accents plus extérieurs et théâtraux. Une option différente de Garrido, mais dans le fond complémentaire. Le couplage propose fort judicieusement un enregistrement du Ballo delle Ingrate, créé dans les murs du palais ducal de Mantoue quelques mois après l’Orfeo.

J’ai beaucoup apprécié lors de mes premières écoutes la version de Françoise Lasserre (Harmonia Mundi) à la tête de l’Akademia.  La démarche, violente et expressionniste, rappelle celle d’un Harnoncourt mais avec des sonorités orchestrales réactualisées (et mise en valeur merveilleusement par la profondeur de la prise de son). Le Testo de Jan van Elsacker, à la faconde violente et hyperémotive n’est pas sans rappeler non plus celui de Hollweg, avec le même italien défaillant, mais avec une voix plus belle, et autrement plus adaptée au chant monteverdien. Cette lecture haute en couleurs ne sera pas nécessairement du goût de tout le monde, mais elle ne peut que difficilement laisser indifférent. Elle possède également un atout non négligeable en la Clorinde de Guillemette Laurens, merveilleuse. Complément classique autour du Huitième Livre (dont une fois de plus le lamento, superbe).

Quel que soit l’admiration immense que je porte à Anna Caterina Antonacci, l’enregistrement de Federico Maria Sardelli (Naïve) m’a déçu, au premier chef par la banalité de l’accompagnement orchestral. Si j’ai plaisir à entendre Antonacci dans un de ses rares disques, force est de reconnaître que l’entendre chanter les trois parties à la fois contribue à la monotonie déjà fort entretenue par l’accompagnement orchestral. Bien sûr,  chaque expression est superbement détaillée, la voix et l’intelligence de l’interprète rivalisent de beauté… mais rien à y faire, la violence tranchante de la voix du ténor vient à manquer, et la belle Anna Caterina Antonacci seule ne parviendrait pas à sauver accompagnement si prosaïque. Les compléments du disque sont paradoxalement autrement plus passionnants, Antonacci trouvant là un terrain plus naturel à son talent : les trois lamento de Strozzi, Giramo, et Monteverdi (Arianna) sont simplement captivants de féminité et de sensualité, de violence et de douleur. Ils forment bien plus le prix de cet album, témoin de ses récitals Era la notte, qu’un Combattimento somme toute marginal.

Enfin, vint la version de Emmanuelle Haïm (Virgin) qui impose avant tout un ténor vedette, Rolando Villazon. Disons le tout net, c’est bien lui qui fait tout le prix de l’album : ni l’accompagnement de Haïm, très correct mais sans les splendeurs de Garrido ou Alessandrini,  ni les luxueux, mais sans grand intérêt, Tancredi de Topi Lhetipuu et Clorinda de Patrizia Ciofi  ne marquent en quoi que ce soit la discographie abondante de l’ouvage. Villazon, magnifique de timbre et de chant, s’inscrit dans les pas de Furio Zanasi, exalté et superbement vocal, mais avec le renfort et l’étoffe de sa voix d’opéra et de toute la sensibilité qui le caractérise : le résultat est simplement magnétique et confondant, vocalement superbe, sans jamais sembler déplacé. Les compléments sont formés d’arias et de duos de Monteverdi et de ses contemporains, et sont chantés par les trois protagonistes du Combattimento. On marquera d’une pierre blanche la superbe cantilène de Carlo Milanuzzi, « Si dolce ‘l tormento », que Villazon illumine par la grâce et la beauté de son chant.

En conclusion, c'est donc vers la version intense et théâtrale de Gabriel Garrido que vont en priorité mes recommandations. A ceux qui souhaiteraient une vision moins dense et suffocante, la version de Rinaldo Alessandrini pourra être une alternative des plus musicales et intéressantes. Enfin, pour tous ceux qui ne sauraient résister au beau Rolando Villazon, ils seront prévenus que le ténor y est magnifique mais l'accompagnement fort prosaïque.

Je renvoie en complément à la critique du spectacle Era la Notte donné par Anna Caterina Antonacci au Théâtre des Champs-Elysées (soirée du 2 mai 2007, puis soirée du 5 mai 2007).

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Publié dans Oeuvres et artistes

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