Le Ring au Châtelet: bilan et conclusions

Publié le par Friedmund

 

 

Le rideau est tombé sur le dernier Crépuscule des Dieux des cycles Christoph Eschenbach - Robert Wilson samedi soir, mettant ainsi fin à une aventure de plusieurs mois que nous sommes nombreux à avoir vécu avec nombreux sentiments, variés, contradictoires, mais toujours passionnés... Tout a plus ou moins été dit déjà, souvent à chaud en sortant des représentations, marquant bonheurs et frustrations. Maintenant que tout est fini, le temps du bilan à froid s'impose. Je m'excuse par avance pour les wagnérophobes du qui verront surgir un énième commentaire mais dernier, promis, sur ce qui reste quand même nécessairement comme l'événement de la saison parisienne 2005-2006.

Que garder en mémoire de ces Ring aujourd'hui?

En ce qui me concerne, c'est en premier lieu la mise en scène dont je garde, étrangement, le souvenir et la plus grande satisfaction. Si bien des manies wilsoniennes sont insupportables et complètement inhibantes dès lors qu'il s'agit de traduire l'émotion et le sentiment humain, sa mise en scène impose une remarquable cohérence de la première à la dernière note qui finit par prendre force et consistance au fur et à mesure que les journées avancent. La sophistication de décors, aussi dépouillés qu'élégants (barbecues du rocher mis à part) savent suggérer le mythe tout comme cet art des couleurs qui, quoi qu'on en dise, sait évoquer des atmosphères rares sur une scène d'opéra. La brume dorée du premier tableau de Rheingold, le bleu nuit du premier acte de Walküre, le rouge sang de Hagen et des vassaux ou encore les couleurs crépusculaires de la fin du II de Götterdämmerung sont parmi les ambiances les plus éloquentes qu'une scène lyrique m'ait offert. De manière bien insolite, ce coloriste admirable échouera tristement à la montée au Walhall et à l'embrasement du rocher de Brunnhilde, pourtant faits pour lui. Bien sûr, je le soulignais déjà précédemment, la contrepartie de ce magnifique livre d'images puissantes est la désincarnation des humanités, Wälsungen en tête. Mais peu importe au fond, toute mise en scène à ses travers, ses manques. Wilson a su rendre la grandeur du mythe, et pour cela je le salue bien bas.

A cette mise en scène hiératique, il aurait fallu un chef majestueux. Inutile de dire que le point faible de ce Ring restera bien sûr chez un chef qui, ancien assistant de Karajan, a voulu imiter le maître dont il n'a ni le génie ni surtout l'instrument berlinois. La lenteur des tempi enlèvera souvent mordant et rigueur rythmique, et peut-être enthousiasme même, à un Orchestre de Paris bien souvent très en deçà de son niveau habituel, sans doute lassé de l'ascèse soporifique demandée par son chef et incapable d'assumer la concentration surhumaine des heures durant qu'aurait nécessité l'approche du chef. Avez vous noté que bien des soirs les tempi accéléraient, le volume augmentait et les désynchronisations des pupitres se multipliaient au fur et à mesure que les actes avançaient? J'ai aussi noté d'une représentation à l'autre qu'aucune soirée ne ressemblait vraiment à une autre, la même scène réussie quelques jours auparavant pouvant être totalement ratée un soir, et vice-versa: qui aurait pu croire le 10 avril à la fin catastrophique du I de Walküre et ses applaudissements aussi courts que polis, que le public était en délire pour la même fin d'acte le 30 octobre, applaudissant à tout rompre pendant 15 minutes, toutes lumières éclairées! Pourtant ce même 30 avril, Eschenbach livra un II de toute beauté alors qu'il l'avait purement massacré ce même 30 octobre et le 5 novembre... Il convient aussi de relativiser le parcours d'Eschenbach: si globlalement les Rheingold étaient médiocrement honorables et les Walküre irrégulières et bien souvent à contre sens dramatique, Siegfried était bien souvent délicatement délicieux, la musique s'alliant à merveille à sa conception (c'est aussi la journée que Karajan réussit le mieux également...), et les Götterdämmerung plutôt réussis, particulièrement celui du 15 février, magnifique d'une intensité dramatique si rare chez Eschenbach.

Du plateau vocal, j'aimerais souligner l'homogénéité. Globalement, ce Ring était bien chanté: si les personnalités (et parfois les voix) manquaient, rien d'indigne non plus, juste une grisaille nécessairement décevante à qui fréquente la discographie du Ring, particulièrement pour les seconds rôles. Seul Jukka Raisilainen, et encore dans Rheingold et Walküre seulement, son Wanderer ayant été des plus acceptables, a réellement failli au niveau minimum que l'on peut attendre d'une scène internationale. David Kuebler, Sergeï Leiferkus, Franz-Josef Selig, Dietrich Henschel et Christine Goerke sont pour moi à ranger au rang des attentes déçues, mais d'un niveau très honorable dans l'ensemble, alors que les inattendus Laurent Alvaro, Qin Lin Zhang et Volker Vogel sont à ranger au rayon des bonnes surprises. Nikolai Schukoff, aussi léger et décrié puisse t-il être, a campé un Siegfried lyrique, certes insuffisant de projection mais pourtant musicalement sensible et bien chantant, auquel je ne jetterais pas la pierre. Linda Watson, que j'ai préféré à la plus tonitruante Olga Sergeyeva, manque peut-être de personnalité, mais certainement pas de voix ni de musicalité, pour une incarnation au fond assez attachante. Au milieu de cette honnête qualité, six noms se sont détachés, du meilleur niveau: le Siegfried héroïque, enthousiaste et enthousiasmant, de véritable Heldentenor de Jon Frederic West, l'impérieuse et magnfique Fricka de Mihoko Fujimura, les Wälsungen superbes de lyrisme, d'émotion et de timbre de Peter Seiffert et Petra-Maria Schnitzer, superbement secondés par la fracassante et splendide basse de Stephen Milling, et l'inusable et terrifiant Hagen de Kurt Rydl. Au final, le bilan est loin d'être négligeable et même plutôt appréciable de ce côté là.

Je crois pouvoir conclure que malgré les déceptions (Eschenbach et Raisilainen, dont honnêtement j'attendais guère, Leiferkus et Henschel-Goerke dans une moindre mesure), ces Ring auront été une merveilleuse aventure que je vois se conclure déjà avec tendresse... et dans l'impatience de la prochaine édition parisienne dont on sait déjà qu'elle n'aura pas lieu au mieux avant 2010 ou 2011, hélas, Gérard Mortier ayant limité ses ambitions en la matière, faute de temps, au seul Siegfried.

 

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Publié dans Le Ring de B. Wilson

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