Siegfried, Châtelet, 05/02/2006
L'arrivée au Châtelet cet après-midi était des plus cocasses. D'innombrables petites pancartes se levaient devant l'entrée, non pas à la recherche désespérée de places pour ce premier Ring parisien depuis plus de deux lustres, mais bien entendu pour les vendre. Se départir de ses places cet après-midi était dommage. Non pas que la représentation ait été inoubliable, mais elle était tout simplement honnête, ce qui était loin d'être le cas des Walküre de l'automne.
Bien sûr, la mise en scène de Robert Wilson reste fidèle à elle-même, avec ses beautés, mais surtout ses violations flagrantes du rythme scénique et son décalage dramatique fréquent avec le discours textuel et musical de l'oeuvre; entendre Siegfried se demander s'il doit enlever le heaume de Brunnhilde qu'il a déjà dans la main en est un des multiples exemples... La gestuelle reste toujours aussi ridicule, et le statisme aidant, on finit par vivre la scène wilsonienne comme une version de concert en costumes embellie de magnifiques éclairages. C'est certes insipide et stérile, mais tant qu'à faire, je préfère encore cela à une relecture aussi laide et fade qu'incongrue façon Regietheater outré: tout le monde n'a pas le talent d'un Kupfer.
Si la matinée était une réussite, il faut avant tout en rendre grâce à Jon Fredric West. Son Siegfried est vaillant, toujours impliqué et nerveux, bien chanté de bout en bout sans que les moyens ne viennent à manquer: le personnage vit, puissant et fougueux, et West a l'éloquence nécessaire pour intéresser continuellement. Chapeau l'artiste, c'est là sans doute la plus belle prestation vocale et dramatique de ce Ring, qui en a manqué jusque là cruellement. West a rencontré en Linda Watson une Brunnhilde très satisfaisante, bien que perceptiblement fatiguée. Si les aigus tremblent un peu, le timbre est beau, les registres sont homogènes, et la chanteuse nous a gratifiés de magnifiques nuances tout au long d'un duo qu'elle chanta avec une remarquable musicalité et sensibilité. Le couple formé par un West héroïque et éloquent et une Watson féminine et lyrique était des plus heureux, et à un niveau pas si fréquent sur la scène wagnérienne actuelle: une véritable satisfaction.
Du côté des seconds rôles, on descend sensiblement d'un niveau, sans pour autant que cela soit une gêne: tous ont en commun de chanter correctement, mais sans génie particulier, et surtout de manquer singulièrement de charisme. Volker Vogel est un Mime correct, franc et clair d'émission, très agréable mais sans vraie personnalité. Jukka Raisilainen campe un Wanderer sans charisme ni présence, mais est vocalement correct tout du long à défaut d'être pertinent. Sergei Leiferkus est pâle dramatiquement et vocalement assez insignifiant. L'Erda de Qiu Lin Zhang avait été remarquée dans Rheingold par la beauté du timbre: las, le troisième acte de Siegfried demande d'Erda des qualités bien plus prenantes et une puissance toute autre que dans Rheingold. Kurt Rydl est un Fafner satisfaisant.
Autre satisfaction de la matinée, Christoph Eschenbach trouve un terrain plus favorable dans l'orchestre souvent dépouillé et retenu de Siegfried que dans les déchirements de Walküre ou les ruptures de ton de Rheingold. Les tempi restent désespérément lents et le tout manque toujours singulièrement de nerf, mais la direction d'Eschenbach n'abuse plus dans Siegfried des brutalités de rythme et de dynamique qui défiguraient les deux premiers volets. Si le manque de poids dramatique reste cruel, c'est tout du moins musicalement d'une tenue toute autre et bienvenue après les saccages de l'automne. Si l'Orchestre de Paris n'a pas évité quelques accidents, les différents pupitres ont également montré un bien meilleur visage qu'à l'automne, mais bien loin encore pour Wagner de la qualité sonore de l'orchestre voisin de l'ONP.