Carlos Kleiber et l'opéra
Carlos Kleiber est paré d'une aura de légende dans le milieu lyrique qui me semble bien plus du à sa rareté qu'à la réelle transcendance de sa baguette dans le monde de l'opéra. Que l'on soit bien clair, je considère Carlos Kleiber comme un excellent chef, mais par contre, en rien comme le démiurge qui transformait tout ce qu'il touchait en un or qui n'avait jamais autant brillé. Par ailleurs, je restreins ce commentaire au monde de l'opéra; je traiterais différemment la production symphonique de Carlos Kleiber.
Par exemple, sa Traviata chez DG est d'une sécheresse et d'une brutalité bien peu verdienne. Son Tristan de studio est karajanesque dans l'artifice et la démonstration, et la déferlante sonore passablement indigeste; c'est infiniment meilleur live à Bayreuth (parce que non trafiqué), mais dans cette vaste discographie, on trouvera aussi bien si ce n'est mieux (De Sabata, Reiner, Böhm, Karajan 52, Bernstein...). Sa Carmen live est exotique, mille tempi ou détails soulignés ou déformés cassant tout le naturel qu'exige le répertoire français et qu'ont si bien rendu Abbado et Beecham. Ses Bohème et Elektra sont fort bien ma foi, mais le live nous laissent des brasiers bien plus convaincants pour la seconde (Böhm! Mitropoulos! Karajan!), et des délices tout autant jouissifs pour la première (Karajan en tête live, mais aussi Beecham en studio). Son Otello tant loué me semble relativement décadent et franchement rococo dans la sonorité, là ou tant d'autres chefs ont fait exploser le génie d'une partition moderne qui nécessite d'être épurée dans la pâte pour révéler toute sa grandeur (Szell, Toscanini, Muti, voire le dernier Solti).
Restent donc un Freischutz suranimé et très personnel, et des Fledermaus et Rosenkavalier extraordinaires. Diriger idéalement Rosenkavalier et Fledermaus suffit-il à faire d'un chef d'orchestre une légende de l'opéra? Erich Kleiber et Clemens Krauss, puis Karajan, les faisaient presque autant divinement… tout en conservant leur inspiration à des répertoires bien plus étendus. Alors d'où vient donc cette aura qui interdit de remettre en cause la contribution opératique de Carlos Kleiber? La légende n'est elle pas plus liée à la personnalité du chef, et à son absence chronique des pupitres?
Pourtant, une chose est sûre, dès lors qu’il s’agit à l'opéra de valser, Carlos Kleiber reste inimitable de chic et d’élégance. Et c’est bien plus qu’un détail pour tout un pan du répertoire.
Recommandations discographiques
Si je n'avais qu'un seul disque à recommander de Carlos Kleiber, ce serait sans doute les cinquième et septième de Beethoven, extraordinaires. Mon préféré reste toutefois sa quatrième de Brahms, stupéfiante de vitalité et d'imagination, transcendant à chaque mesure la partition avec une créativité inouïe. Mes autres recommandations ci-dessous.
Beethoven: Symphonies n°5 et n°7 (DG)
Beethoven : Symphonie n°6 (Orfeo, live)
Brahms : Symphonie n°4 (DG)
Schubert : Symphonies n°3 et n°8 (DG)
J. Strauss : Concert du nouvel An 1989 (Sony, live)
J. Strauss : Die Fledermaus - Varady, Prey, Kollo (DG)
R. Strauss : Der Rosenkavalier - Jones, Fassbaender, Popp (DG, video)
Weber : Der Freischutz - Janowitz, Schreier, Adam (DG)
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