Die Walküre, Châtelet, 10/04/2005

Publié le par Friedmund

 

 

Walküre, dernière... Cela commence très bien à l'orchestre, par un bel orage et une première scène superbement allante et chantante (les violoncelles); on se prend tout doucement à rêver d'une grande soirée. De Endrik Wottrich on remarque la minceur vocale, mais aussi le ton très barytonal et mâle, face à une Petra-Maria Schnitzer toujours exquise de clarté et de sensibilité, quoique plus Freia que Sieglinde. Hunding arrive, et une pointe de déception apparait: Stephen Milling a beau avoir une voix grande et belle, on le sent moins impérial et absolu qu'à l'automne, voire légèrement embarrassé et un poil caricatural. Les trois récits de Siegmund passent relativement anonymes, plutôt bien accompagnés par Eschenbach, mais soulignant le manque d'éloquence de notre ténor. Ce dernier se sort bien de son monologue, mais n'y est guère marquant ni enthousiasmant. Arrive Sieglinde... et patatrac! Les tempi s'allongent dans une contre-nature wagnérienne flagrante, la pulsation disparaît, le soutien aux chanteurs aussi... Si Schnitzer tente de surnager par la qualité de l'émission et de la projection, Wottrich ennuie au plus haut point... comme toute la troisième scène, à mourir d'ennui: un comble! Asphyxier des chanteurs de la sorte, dont un ténor déjà bien en mal de lyrisme sans ça, est purement criminel... Dès Notung retirée du frêne, les cuivres ne joueront plus ensemble jusqu'à la fin de l'acte, conclue dans un brouhaha infâme et sur l'aigu raté de Wottrich.

L'orchestre de Christoph Eschenbach retrouve sa consistance dès le début du II, avec une introduction bien en place et au volume bien maîtrisé. Linda Watson se jette dans son entrée avec force, mais guère avec justesse, tous les aigus plafonnant bien bas. Elle cède la place à une Mihoko Fujimura à son meilleur, toujours aussi belle de voix, impérieuse et fulgurante de ton. Jukka Raisilainen ennuie toujours autant dans le monologue: la voix est laide, courte aux deux extrêmités, nasale et sans legato, et sans un brin d'éloquence. Peu importe, Eschenbach maintient une belle tension à l'orchestre et déroule les leitmotiv avec tenue, incisivité et même rondeur; la transition entre la troisième scène et la quatrième scène est superbement réussie par le chef. On retrouve nos Wälsungen, et surtout la belle Sieglinde de Schnitzer qui apporte un peu de réconfort après les laideurs et grisailles de ce long moment passé avec Raisilainen. Eschenbach est pris par son excès de lenteur habituel dès qu'il s'agit de Sieglinde, ce qui est bien dommage tant Schnitzer est la seule sur ce plateau qui a palpablement le désir de théâtre... Le chef se rattrape par le soutien admirable qu'il apporte à une Watson, à son meilleur, et un Wottrich, plus en place mais toujours aussi terne, pour une Todesverkundigung de grande classe à l'orchestre, déployant couleurs, épaisseur et souffle rares sous la baguette du sieur Eschenbach. Les tempi seront étirés à l'extrême pour le cauchemar de Sieglinde, et les mesures finales se termineront par un Capharnaüm indescriptible de cuivres encore une fois absolument pas ensemble!

Le troisième acte s'ouvre par une chevauchée de première année de conservatoire: les tempi ont gagné en rapidité, mais les cuivres écrasent le tout avec une élégance toute pachydermique; les Walkyries piaillantes n'arrangent rien à l'affaire. Si Watson ennuie, l'arrivée de Schnitzer émeut: comme toutes les Sieglinde d'essence lyrique, elle s'envole merveilleusement lors du O herstes Wunder, avant que Eschenbach ne lui sabote la suite, par un ralentissement de tempo dont il a seul le secret, dès l'envolée dans l'aigu passée... Watson tente de belles nuances, mais reste toujours fachée avec la justesse: je me suis surpris à écouter les bois, admirables, dans Der diese Liebe. Raisilainen reste toujours aussi fruste, médiocre et ennuyeux. Leur duo paraît interminable, d'autant plus qu'Eschenbach l'étire à l'infini, asphyxiant et surlignant le défaut de lyrisme du père et de la fille de la même manière qu'il le fit pour le frère et la soeur au I. Pour ne rien arranger à ce stade de la soirée, les cordes (impeccables au I et plus encore au II) ont démissionné et laissé la place à des cuivres toujours plus faux et inexacts rythmiquement, et visiblement en étant fiers tant ils jouent fort... Le Leb wohl de Wotan sera douloureux, pris à un tempo sans âme ni nerf, surexposant les limites de Raisilainen, simplement inacceptable tant les moyens et le lyrisme manquent. L'accompagnement orchestral vire à une mollesse indescriptible, décharné, sans pulsation interne, entraînant quelques pains bien mal venus; même le baiser sera aussi bruyant que soporifique, mou et désarticulé. Une fois l'abominable Der Augen leuchtendes Paar de Raisilainen terminé, la musique de sommeil subit une accélération sans que l'on comprenne pourquoi, dans un prosaïsme affligeant. Enfin, Raisilainen sera heureusement largement couvert pour un Wer meines Speeres où le peu qu'on devine le suggère en grande difficulté; le cor nous réalise un inénarrable crescendo constant, d'une vulgarité sidérante, tout au long de la longue phrase de Wotan, avant que les trombones ne reprennent ce même leitmotiv de Siegfried dans un fortissimo débraillé et odieux. A croire que cela a plu au public, qui n'a pu contenir sa joie et applaudit avant même la fin de la musique: cela dit on le comprend, pour ce qui est des pains (d'orchestre) et du cirque (stylistique), avec Eschenbach il est servi...

Ovation méritée pour Fujimura, incompréhensible pour Raisilainen, et applaudissements nourris pour Wottrich, ce qui prouve que ce public n'est pas bégueule après qu'on lui ait fait miroiter Domingo et qu'on lui ait servi à la place un demi Wälsung, tout juste. Eschenbach remporte également une ovation, déchirée de quelques huées, dont les miennes, ce qui ne m'était pas arrivé à l'Opéra pour un musicien depuis au moins quinze ans. Cela dit, on fermera vite le rideau, et on ira vite se coucher, les délires du public étant aussi vifs que courts. Triste soirée, et le regret de ne pas en être resté sur les beaux Siegfried et Götterdämmerung de février.

 

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Publié dans Le Ring de B. Wilson

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