Götterdämmerung, Châtelet, 12/02/2005

Publié le par Friedmund

 

 

Scéniquement, c'est la journée qui m'a paru le plus éblouissante, avec quelques images et couleurs superbes de la part de Robert Wilson. Contrairement à Rheingold ou Walküre, aucune scène n'est en déficit de somptuosité, de la pénombre admirable des Nornes à la rougeoyante scène des vassaux. Parmi les moments forts de poésie wilsonienne, à son sommet pour cette ultime journée du Ring, je note surtout la mort de Siegfried, seul en scène, suivie de la bouleversante pantomine d'une Trauermusik lors de laquelle Siegfried mime l'histoire de cette vie qu'il quitte; autre sommet, la somptueuse scène de l'immolation entre Rhin, feu, nues et aube nouvelle. Le Crépuscule concentre la magnificence visuelle de ce Ring, dont les seules splendeurs jusque cette dernière journée furent la première scène de Rheingold et le premier acte de Walküre.

Si la scène était aujourd'hui éblouissante, musicalement on redescend malheureusement de plusieurs degrés après la belle réussite de Siegfried. C'est triste à dire, mais Christoph Eschenbach ne sait pas imprimer la moindre tension dramatique, la moindre agressivité aux cordes, la moindre innervation de l'orchestre, et finit par confondre intensité et volume. Tout ce qui est lyrique, léger, atmosphérique le trouve, comme pour Siegfried, à son meilleur: belle scène des Nornes et des Rheinmädchen... et puis néant. Le second acte est la meilleure illustration des défauts et qualités du chef: commencé sous les meilleurs auspices lors de la rencontre suggestive et brumeuse des deux Nibelungen, l'orchestre devient passif et plat lors du serment et du trio, pour finir dans une conclusion cataclysmique complètement inutile. Il est aussi étonnant de noter que ce chef, dont l'activité est essentiellement symphonique, livre une lecture aussi pompière que médiocre et bruyante des moments plus orchestraux: jamais le voyage de Siegfried sur le Rhin ou la Trauermusik ne m'auront paru aussi vulgaires et triviaux, et même l'accompagnement de l'Immolation finale sera vide d'imagination, prosaïque, mal dégrossi et brutal. Sans gloser à l'infini sur l'ambition 'chambriste' affichée, je noterai juste que je connais des quatuors bien plus dramatiques que son orchestre wagnérien... L'orchestre de Paris était en bonne forme, et si la lecture d'Eschenbach est toujours autant self-defeating et ennuyeuse, et plus encore dans un Crépuscule qui impose du grand et large théâtre, tout du moins les approximations des pupitres notées à l'automne semblent désormais réglées.

Comment juger du plateau vocal? Götterdämmerung nécessite des formats héroïques et des personnalités charismatiques, rarement trouvées sur une scène lyrique: il serait vain d'attendre d'une représentation de cet opéra des émois de stupeur vocale qui n'ont que rarement existé pour cet ouvrage; même en studio, la dernière journée du Ring est souvent la plus mal servie vocalement.

Cette réserve posée, constatons que le plateau est sans éblouissement aucun, mais fonctionnel et très correct. Nikolai Schukoff n'a pas le format attendu, c'est entendu. La scène centrale du II le trouve vide de poids et de charisme, ce qui est regrettable certes... mais pour le reste, je trouve qu'il assume sa partie avec clarté, élégance, sans difficulté majeure autre qu'un volume insuffisant mais bien projeté: ce n'est certes guère héroïque, mais musicalement très correct, voire même parfois plaisant, dans une interprétation qui n'est pas sans rappeler Helge Brilioth. Pour la petite histoire, rappelons quand même que Max Lorenz, Wolfgang Windgassen ou Jess Thomas étaient, de leurs temps, considérés comme des voix insuffisamment larges et héroïques pour le rôle... Linda Watson, plus exposée que dans les deux précédentes journées, présente les mêmes limitations et qualités: beauté de voix, beau lyrisme très musical et nuancé, une certaine féminité, mais également une certaine instabilité, un manque de charisme et de projection certain; elle vient au bout du rôle sans difficulté majeure ni horreur, et c'est déjà plus que méritoire. Kurt Rydl était annoncé souffrant: je limiterai donc mes commentaires au constat que, malade, il dominait quand même vocalement, dramatiquement et théâtralement sans peine le reste du plateau... Corrects Gibichungen de Dietrich Henschel et Christine Goerke, bien chantés mais assez insipides dans des rôles quand même plus faciles que les trois principaux, et satisfaisante Waltraute de Mihoko Fujimura, moins immédiatement fascinante que dans ses superbes Fricka de l'automne; Sergei Leiferkus reste un Alberich très pâle. Rheinmädchen correctes, et Nornes, les mêmes ou presque, simplement inadéquates: mais quelle idée saugrenue d'aller distribuer Marisol Montalvo, même pas une Freia et une Annchen tout au plus, dans une Dritte Norn, jadis défendue par des Mödl, Varnay, ou Nilsson, et plus récemment par des Ligendza, Eaglen ou Gruber!

En résumé, une bonne matinée eu égard à la difficulté et à la rareté de l'ouvrage, musicalement correcte mais sans spendeur aucune, et scéniquement, par contre, tout simplement éblouissante. Je ne bouderai pas mon plaisir, et j'y retournerai avec plaisir mercredi!

Publicité

Publié dans Le Ring de B. Wilson

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :