Die Walküre, Châtelet, 30/10/2005

Publié le par Friedmund

 

 

Je craignais avant la représentation que Robert Wilson ne stérilise toute émotion dans ce qui reste comme une des partitions les plus humainement touchantes et bouleversantes du répertoire. Le premier acte se révèle magnifique: ces jumeaux mis en espace, séparés mais qui ne cessent de se regarder, se rapprocher et s'attirer dans des éclairages magnifiques sont merveilleusement en phase avec l'action théâtrale et cette prodigieuse musique. Malheureusement la toute fin de l'acte sera un échec parfaitement prévisible, tant le système wilsonien ne laisse pas de place à  l'emportement et à la passion: Siegmund arrache Notung au tronc du frêne à  contretemps de l'accord d'ut majeur qui fait retentir le leitmotiv de l'épée, et les jumeaux restent statiques dans des dernières mesures qui imposent a minima qu'ils tombent l'un dans les bras de l'autre... La fin du second acte marque la même limite: aucune frayeur chez une Sieglinde scéniquement bien calme, et une mort de Siegmund complètement retenue et figurative là  où la musique résonne d'une émotion bouleversante. La sortie calme et 'antique' de Sieglinde avec Brunnhilde qui ne jette même pas un oeil au cadavre de Siegmund me semble complètement hors du propos de cette musique et de l'action: limites et perversions du système Wilson qui se traduit maintes fois par des contresens dramatiques flagrants... Malgré ces ratés pour le moins gênants, décevants voire parfaitement frustrants, la mise en scène s'avère pourtant riche de belles images et lumières, et campe un climat poétique et fantastique au bout du compte assez réussi et touchant.

La distribution est d'une toute autre trempe que celle de Rheingold. Les Wälsungen de Peter Seiffert et Petra-Maria Schnitzer mettent le feu au premier acte, suivi par dix minutes d'applaudissements, et ce bien après même que les lumières furent rallumées, fait rare à Paris. Peter Seiffert est vocalement simplement parfait en Siegmund, dont, à défaut du ton désespéré et noir, il possède aussi bien le lyrisme (magnifique Winterstürme) que l'éclat et le tranchant: la voix est incisive, l'aigu percutant, la ligne parfaite, et le chanteur combine une franchise de l'émission et un raffinement du phrasé qui fait plaisir à entendre. Peter Seiffert récoltera, surpris et touché, au tableau final les plus belles ovations de la soirée, ce qui n'est que justice. Si Petra-Maria Schnitzer ne dispense pas la même perfection vocale, sa Sieglinde déploie une flamme, une émotivité à  fleur de peau qui anime le personnage d'une flamme comme échappée de la mise en scène de Wilson: la voix, parfois indurée dans l'aigu, vibre, frémit, s'enflamme et bouleverse à plus d'une reprise (sublime herstes Wunder). Emotionnellement et vocalement, Schnitzer m'est apparure hier complètement métamorphosée par rapport à ses placides Elisabeth en ce même lieu il y a deux ans: une bien belle Sieglinde. Comme Stephen Milling s'est imposé immédiatement comme un Hunding à la fois sonore, d'une voix pleine et percutante, insinuant et subtil, le premier acte était simplement vocalement renversant. Du côté du Wallhall, on retrouve avec bonheur la Fricka claire, impérieuse, tranchante d'émission et belle de timbre de Mohiko Fujimura, accueillie triomphalement, à juste titre selon moi, au tableau final: on ne saurait rêver meilleure titulaire aujourd'hui. Linda Watson en Brunnhilde est très satisfaisante, et, à défaut d'ovation, a été accueillie chaleureusement par le public. La voix bouge un peu parfois, mais les aigus sont francs et en place, et après un second acte plus retenu, Watson a su trouver les plus beaux accents et nuances, dans un troisième acte d'un très beau lyrisme (émouvant der diese Liebe): une interprète sensible derrière la voix cuirassée (et solide), et au final une Brunnhilde tout à fait satisfaisante, ce qui ne va pas nécessairement de soi sur la scène lyrique actuelle, rappelons-le. Reste, bien malheureusement, à parler du Wotan de Jukka Raisilainen, qui dépare un plateau glorieux: pas de graves, aigus tubés, absence complète de legato et de colorations, à plus d'un moment ce Wotan s'effondre, soit par absence d'éloquence (monologue d'une platitude absolue), de moyens (entrée catastrophique), de simple beauté vocale, ou tout simplement d'ampleur: il finira couvert par l'orchestre lors des adieux finals, quasiment inaudibles du premier balcon.

Que dire de Christoph Eschenbach... ou tout du moins par où commencer? Tempi très lents, surtout au I, ralentissements et accélérations soudains qui brisent le souffle de cette musique, brutalité des pupitres et de la dynamique, cuivres délirants (et toujours détonnants): était-ce bien la peine de se répandre dans la presse sur la délicatesse de cette musique pour en rendre pareil brouet, indigeste de lourdeur, de brutalité et d'étouffement des pupitres? Fallait-il absolument s'attaquer à la soi disante fausse tradition de Knappertsbusch pour nous servir cette choucroute aigre et détestable, indigne d'un orchestre de brasserie bavaroise? A défaut de rendre un son orchestral à  la hauteur de la délicatesse et de la clarté de cette musique, Eschenbach ne sait pas mieux accompagner son plateau: il faut toute la classe et les moyens d'un Seiffert pour résister à tel tempo dans le chant du printemps, toute l'émotivité de Schnitzer pour réussir à bouleverser dans un cauchemar accompagné de façon aussi peu subtile et cataclysmique... C'est mauvais, très mauvais, et seul un troisième acte plus retenu et moins tonitruant dans les décibels et plus naturel dans les phrasés m'a empêché de me répandre en franches huées au rideau final (et je ne suis pas coutumier du fait, loin s’en faut).

En conclusion, à mi-chemin du voyage, les caractéristiques de ce Ring commencent à se dégager: une mise en scène non sans ratés mais globalement belle et émouvante, un orchestre calamiteux et calamiteusement dirigé... C'est le plateau vocal, journée par journée, qui fait pencher la balance: décevant pour Rheingold, enflammé pour Walküre (grâce en soit rendue aux Wälsungen de Seiffert et Schnitzer)... qu'en sera-t-il désormais pour Siegfried et Götterdämmerung?

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Publié dans Le Ring de B. Wilson

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