Il Prigioniero, Garnier, 06/05/2008
Le délai nécessaire à la publication de ce compte-rendu est en soi révélateur du peu d’enthousiasme suscité par ce spectacle en seconde lecture. Non pas que celui-ci soit mauvais. Tout juste sans doute un manque d’originalité dans le propos du metteur en scène et une réalisation musicale qui, le chef mis à part, ne dépasse pas le cap de l’honnête. Ainsi la mise en scène de l’opéra de Dallapiccola est globalement fidèle à l’œuvre mais jamais ne sollicite l’imagination ou ne bouleverse. Comme lors de la première, c’est encore l’Ode à Napoléon que j’ai trouvé la plus intéressante scéniquement. Le parti-pris de confier la déclamation du texte de Byron mis en musique par Schönberg à un artiste de cabaret de l’Allemagne des années 30 est riche en des échos inconscients que le metteur en scène n’a pas su à mon sens trouver pour le Prisonnier. Echo de l’histoire bien sûr, mais aussi écho formel, tant ce travesti dans sa gouaille est crédible aux prises avec la diatribe haute en couleurs et sarcastique de Lord Byron. Pour le reste, je ne peux m’empêcher de trouver le propos de Luis Pasqual louable, certes, mais aussi enfonçant les portes ouvertes des lieux les plus communs de notre temps. Convoquer encore et toujours le nazisme dès lors que l’on souhaite mettre en avant la tyrannie me semble contreproductif. A focaliser l’attention sur le nazisme on finira par faire oublier à l’humanité que l’horreur existe en mille formes, peut-être moins spectaculaires et extrêmes, mais qui nécessite tout autant de conscience de la part de l’humanité. L’oppression est part de l’Histoire toute entière, pas de quelques uns de ses épisodes isolés. Poser toujours et toujours la question du nazisme revient à occulter cette permanence propre à l’Histoire. A contrario le focus porté sur les armées américaines dans le Prisonnier me semble trop insignifiant eu égard aux atrocités de notre temps. Cette dénonciation, convenue sur notre rive de l’Atlantique, occulte à bon compte les génocides contemporains commis dans l’indifférence sur le sol africain où l’horreur de ce que furent les guerres balkaniques de la précédente décennie. Rejeter l’horreur dans le temps où dans l’ailleurs n’est-il pas une forme de déni ? Et le refus que puisse être possible ce déni n’est-il justement pas une part importante du sens des deux œuvres présentées ? Je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’un Sellars ou un Warlikowski auraient su extraire d’un tel matériau.
L’exécution musicale, vocale surtout, m’a semblé laissé à désirer en ce soir de dernière. Rosalind Plowright et Evgeny Nikitin présentent les mêmes qualités d’investissement mais souffrent aussi des mêmes failles : italianité déficiente, défaut de lyrisme et de beauté vocale, émotions suscitées très relatives. Chris Merritt est plus convaincant par la force du timbre et le charisme scénique. Pourtant, en admirateur de longue date, je ne reste pas dupe du rétrécissement des moyens et d’intonations moult fois fort approximatives. En première partie, Dale Duesing reste un excellent diseur, quoique je l’aie trouvé un rien éteint par rapport au souvenir que je conservais de sa prestation lors de la première. Les lumières revenues à l’issue du spectacle laissaient voir les chœurs, à l’amphithéâtre, s’autocongratuler. On ne manquera pas de s’étonner de cette impudeur assez peu fondée. Si les chœurs de l’Opéra traversent depuis quelques mois une bien mauvaise passe, tout du moins l’orchestre reste resplendissant. La direction de Lothar Zagrosek, belle et claire, riche et imaginative, supporte à elle seule tout le lyrisme de l’opéra de Dallapiccola. Elle sauve à elle seule l’intérêt musical d’une soirée dont le mérite premier reste la présentation de deux œuvres trop rarement jouées.