Parsifal, Bastille, 23/03/2008

Publié le par Friedmund



Je ne reviens pas outre mesure sur la mise en scène de Krzysztof Warlikowski abondamment commentée à l’issue de la représentation du 7 mars. En seconde lecture le propos m’apparaît toujours aussi intelligent, bouleversant surtout. De même, le respect absolu de l’action théâtrale telle que décrite dans le livret me semble toujours aussi étonnant. On voit finalement peu de mises en scène aussi respectueuses, presqu'à la lettre, d’une œuvre à l'Opéra. Les manifestations houleuses d’une part du public, qui s’offusque de toute façon dès lors qu’on ne lui joue plus Ben-Hur, masquent à mon sens que cette production reste d’un grand classicisme dans son approche. Si Warlikowski interroge l’œuvre, il le fait avec pertinence, sans rien ôter au propos wagnérien. Au-delà de la réflexion sensible et intelligente sur le sens et les conséquences des quêtes individuelles ou collectives, cette mise en scène s’impose à mon sens avant tout par son incroyable impact émotionnel. La présence de l’enfant déchire lors du finale du premier acte : sa douleur, oreilles bouchées, aux incantations de la cène, sa présence innocente à l’autel aux côtés de Titurel et Amfortas, son regard distant sur ce cérémonial douloureux m’ébranle toujours autant. Le troisième acte est un miracle de justesse théâtrale et psychologique, d’humanisme aussi. Le travail de Warlikowski sur le jeu de chacun des protagonistes est saisissant : Gurnemanz caressant Kundry pour la ramener à la vie, Parsifal déployant son corps engourdi sous la neige, Gurnemanz aidant l’enfant aux semailles, et tous ces regards affectueux et attentionnés qu’échangent chacun des protagonistes lors du baptême. Le long face à face de Kundry et Amfortas lors de la dernière scène déchire, tout comme la précipitation de la pécheresse rachetée à venir le soutenir lorsqu’il s’effondre. Et bien sûr, toujours ce tableau final beau à pleurer où tous communient dans la chaleur familiale autour de l’enfant, miroir du suicide du jeune Helmut dont la projection attire toujours les réactions stupides d’un public grossier qui ne veut pas attendre cette fin radieuse pour comprendre. Et qui illustre avec ironie le propos de Warlikowski : la quête d’un certain public parisien, insensible à la douceur de Parsifal, ne mène elle aussi qu’à la fureur et au cri, qu’à la destruction et à la violence. Furchtbare Not.

La direction de Hartmut Haenchen reste une joie constante. La beauté des textures orchestrales, l’absence de toute lourdeur, le lyrisme fluide et coloré, l’animation permanente de la partition, tout sous cette baguette subjugue par sa musicalité délicate et franche. La partition de Parsifal baigne avec Haenchen dans une douce et chaleureuse lumière. Somptueux. On n’en dira pas autant des Chœurs de l’Opéra, détestables. Le finale du premier acte est atroce : peu en mesure, aux sonorités aigres et laides, voire à la limite de la justesse. La scène finale est pire encore : les décalages sont monstrueux, entre les parties elles-mêmes, mais surtout avec la fosse ; rarement ai-je entendu un tel désastre lors d’une représentation. Après les prestations très médiocres de Lohengrin et guère enchanteuses de Tannhäuser, le niveau choral devient tout de même des plus préoccupants place de la Bastille. Franz-Josef Selig m’a fait bien meilleure impression que précédemment en Gurnemanz. La voix marque toujours ses limites en termes de poids, de charisme intrinsèque, de facilité de l’aigu, mais l’interprète est merveilleusement investi, dans son texte comme dans ses gestes, et ce Gurnemanz sage et chaleureux émeut par sa composition générale d’une grande justesse.  En Amfortas, Alexander Marco-Buhrmester frappe avant tout par sa sensibilité et son intériorité, mais ne fascine pas outre mesure. Le Titurel de Victor von Halem, magnifiquement mis en valeur par la mise en scène, s’impose et saisit le temps des quelques phrases que lui offre la partition. J’admire toujours autant chez Christopher Ventris la santé vocale ainsi que la franchise et la clarté de l’émission. Ce Parsifal est magnifiquement chanté, mais il lui manque toujours le doute angoissé, la blessure de l’épreuve, puis le rayonnement spirituel conclusif. Je ne bouderais toutefois pas mon plaisir devant un chant wagnérien aussi radieux. Evgeny Nikitin renouvelle son excellent Klingsor, incisif et furieux mais sans caricature, au chant probe et à l’investissement scénique très convainquant. 

Reste à parler de la Kundry de Waltraud Meier, plus étonnante que jamais. En cette dernière, Waltraud Meier donne tout, se jette dans le rôle avec une énergie sidérante, vibre avec une intensité suffocante. Les frissons qu’elle fait passer au second acte sont énormes. La voix oscille entre les douceurs les plus caressantes et mystérieuses et les éclats les plus ensorcelés. Toute Kundry est là : le verbe, la beauté du chant, les moyens, le charme sulfureux et hypnotique de la sorcière, la douceur caressante de la mère, la douleur et l’angoisse de la damnée. L’actrice subjugue elle aussi de bout en bout : difficile d’oublier ses convulsions fiévreuses au premier acte, sa douleur angoissée face à Klingsor puis son animalité libérée lorsque Parsifal s’annonce, son numéro de séductrice raffinée et de grande classe lors du duo, et plus encore ces gestes mesurés et ces regards pleins d’affection tout au long du troisième acte. Fabuleuse Kundry. Grandiose Waltraud Meier surtout.

 

 

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Publié dans Saison 2007-2008

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