Felicity Lott et le Quatuor Schumann (aeon)
Je n’ai pas rencontré depuis longtemps un disque qui me soit un tel plaisir. Il m’a fallu de nombreux jours, d’innombrables écoutes, pour me risquer à chroniquer cette nouvelle parution. Parce que les merveilles qu’il contient sont d’une telle richesse, d’une poésie si précieuse que tout commentaire ne saurait être en comparaison que terriblement fruste et réducteur. Essayons toutefois. Voici donc les Rückert et les Wesendonck, mais aussi le prélude et la mort de Tristan, proposés dans une transcription pour quatuor, réalisée par le pianiste du Quatuor Schumann, Christian Favre. Cette proposition peut paraître étrange. Pourtant, elle est loin d’être saugrenue, les deux cycles de Mahler et Wagner n’offrant aucune version homogène : les Rückert composés pour orchestre, à l’exception de Liebst du um Schönheit, sont fréquemment joués au piano, et les Wesendonck, pour piano uniquement, à l’exception de Traüme orchestré dans un second temps par Richard Wagner, s’entendent plus souvent au concert dans l’orchestration posthume de Felix Mottl. Surtout, des sonorités de musique de chambre se prêtent a priori à merveille à exalter l’intimité délicate de ces deux cycles. Le résultat obtenu par le Quatuor Schumann est plus d’une fois merveilleux. La fougue de Liebst du um Schönheit ou Schmerzen emporte, les archets étreignent dans Um Mitternacht, la pure beauté des coloris de Im Treibhaus fascine. Et le prélude de Tristan und Isolde ainsi réduit captive par son mystère, sa lisibilité absolue, son épure fine qui n’excluent ni le lyrisme, ni le frisson passionné, ni une chaleur colorée et diablement romantique. Admirablement soutenus par Christian Favre, qui assure l’architecture d’ensemble au piano, les trois autres instrumentistes vibrent et chantent avec une émotion poignante, amoureuse, fébrile.
Au-delà des qualités intrinsèques du Quatuor Schumann, la surprenante beauté de ce disque provient aussi de l’écrin somptueux que les instrumentistes procurent à l’art raffiné de Felicity Lott. La couleur argentée de la voix de la soprano anglaise fusionne merveilleusement avec la chaleur sombre de ses partenaires. Et elle partage avec eux ce même frémissement romantique et sensible qui fait de ce disque une pure merveille. L’interprète éclaire ces deux cycles d’une lumière étonnante, d’une palpitation unique. Les Rückert chantés par Felicity Lott cessent d’être caverneux et abandonnent leur ton habituel de fin du monde pour laisser place à une sensibilité juvénile, fraîche, enivrante. Liebst du um Schönheit se pare ainsi d’une vitalité franche et d’un émoi adolescent et sensible. Um Mitternacht se transforme ici en un étonnement timide, sans artifice, doucement mystérieux et délicatement interrogateur. Blicke mir in die Lieder est d’une chair rose, presque coquine, d’une lèvre frêle qui n’ose pleinement son sourire. Et Ich bin der Welt échappe à l’habituel pensum apocalyptique pour se muer en sensibilité retenue, timide, à fleur de peau, comme émerveillée face à ce monde tant aimé qui s’échappe. Tout Mahler est là. Les Wesendonck rappellent pour leur part dans leur féminine juvénilité ceux de Régine Crespin, mais avec un frémissement plus fluide et beau encore. Der Engel est immédiat et solaire, Stehe still irradie une sensualité fine et pudique, Im Treibhaus, à fleur de peau, est conté dans un murmure, et Schmerzen est beau à pleurer par sa franchise émue et vibrante. Traüme, en apesanteur mais d’une ardente candeur, irrésistible de pudeur souriante et de délicate sensualité, résume la réussite majeure de ces Wesendonck, qui ne m’ont jamais paru aussi sensibles et captivants qu’ici. La Liebestod qui conclut l’album est au même niveau : jamais l’émerveillement panthéiste, la féminité radieuse, l’ivresse de la fusion avec le monde, la sensibilité frémissante d’Isolde ne m’ont paru aussi évidents. Et quelle franchise d’émission, quel luxe de timbre, quelle beauté de chant pour cette page si souvent abandonnée à la cuirasse insensible et épaisse des hochdramatische ! A signaler aussi, une prise de son parfaite d’équilibre, chaleureuse et bien définie, qui renforce encore le sentiment merveilleux de frémissante beauté et d’absolue musicalité qui se dégage de cet album à chérir.