The Rake's Progress, Garnier, 03/03/2008
Enfin, Olivier Py signe avec ce Rake’s Progress sa première mise en scène pour l’Opéra de Paris ! On ne regrette pas d’être venu. La première scène campe les grandes lignes de force du travail d’Olivier Py : un noir et blanc manichéen, sobre et beau, un diable inquiétant et manipulateur, et, en fond de scène, en étage, la sensualité torride d’un couple de jeunes premiers que l’on découvre au lit, caressés par la brise qui traverse des rideaux frémissants. D’emblée les personnages se dessinent brillamment : Rakewell bellâtre pailleté, Anne frémissante rousse irradiant la bonté et la féminité, Nick Shadow tout de noir vêtu, armé de ses symboles de vanités par excellence, le crâne et le sablier. Là où André Engel avait privilégié en novembre au TCE une optique lumineuse made in Broadway, Py ne craint pas le macabre et le glauque, squelette, noir évidemment, inclus. Le bordel d’une Mother Goose en maîtresse dominatrice s’illumine du rouge d’un peep-show interlope, où toutes les pratiques s’explicitent sans tabou ; même notre squelette trouvera d’ailleurs partenaires pour le flatter. Au-delà de l’aspect sulfureux de cette chair déclinée démonstrativement en étages métalliques, on note avant tout la grande virtuosité de Py à animer et diriger en scène chœurs et figurants. Baba est introduite sous les sunlights d’un cirque tout en paillettes et animations multiples, brillantissime, qui n’exclut pas l’émotion, qui serre la gorge, d’une Anne ne trouvant plus pour seul réconfort dans l’humiliation que la seule humanité d’un clown nain. La scène du cimetière trouve sa force en la présence émouvante tout du long de Anne et son enfant, sereins et radieux, assis dans un coin de la scène devant une galette festive. Comme si ces sentiments et plaisirs simples caractérisaient tout le bonheur irrémédiablement perdu de Rakewell au moment où son âme vaniteuse menace de lui échapper.
Il y aurait mille idées à rapporter de cette mise en scène. La qualité première du travail du metteur en scène me semble pourtant résider dans le relief que Py confère à ses personnages. Baba crève l’écran de présence, de bagout, artiste avant tout. Nick Shadow semble lui insaisissable, constamment dangereux et spirituel, tantôt félin sadique et amusé aux griffes acérées, puis reptile se faufilant dans l’ombre ou sur le corps même de Rakewell au début du second acte. Jane Henschel et Laurent Naouri répondent aux inspirations de Py avec une aisance scénique et une présence remarquables. Rayonnants de jeunesse et de beauté, Toby Spence et Laura Claycomb ne sont pas en reste, lui caractérisant à merveille toutes les étapes de la carrière du libertin, elle idéale de bonté et de douceur, superbement flattée par une présence scénique soutenue, contrepoint par sa constance d’âme à la déchéance graduée de son bien-aimé. En somme, un travail scénique remarquable, imaginatif, toujours pertinent, intéressant sans cesse.
Musicalement la soirée est sans faille, mais sans aura particulière non plus. Toby Spence brille avant tout par une émission claire et facile que l’on aurait préférée toutefois plus charnue de temps à autre. Laura Claycomb chante fort bien, mais la voix manque et d’étoffe et de pureté pour être à l’unisson de son indéniable rayonnement scénique. La remarque vaut aussi pour le Nick Shadow de Laurent Naouri, sonore et bien en place, mais qui ne retrouve pas tout à fait par la seule voix son fantastique charisme qui brûle les planches. Jane Henschel ne fait qu’une bouchée de sa Baba, et les quelques phrases de la Mrs Goose de Hilary Summers sont un régal. René Schirrer se révèle également un fort satisfaisant Trulove, et Ales Briscein un excellent Sellem. Dans la fosse, Edward Gardner fait chanter l’orchestre avec chaleur dans les pages les plus lyriques mais sans le tranchant incisif et brillant requis parfois. Ces quelques réserves émises, soulignons toutefois leur caractère très secondaire. Ce soir sur les planches de Garnier, brillait une équipe totalement investie dans un vrai théâtre fort et prenant, d’une homogénéité rare sur les scènes lyriques. Un grand moment en somme et un vrai bonheur que rien n’aurait su gâcher.
Petit post-scriptum pour terminer cette chronique. Ce soir, il n’y avait sur scène aucune transposition hasardeuse, un respect total de l’esprit de l’œuvre, une direction d’acteurs remarquable, beaucoup d’émotion et de virtuosité théâtrale, une mise en scène objectivement supérieure… et pourtant il aura fallu que quelques esprits fins, isolés mais suffisamment sonores, se répandent en huées à l’encontre d’Olivier Py. On voudrait bien croire à une tradition si Carsen ou Martinoty n’échappaient étrangement à toute huée lors de leurs transpositions discutables pour ne pas dire spécieuses. Allez comprendre. A moins que ce ne soit le bordel fort explicite et complet de Py qui ait heurté quelques sensibilités puritaines. Pour une fois que le metteur en scène prend le livret au pied de la lettre, cela ne manquerait pas de sel. Ou peut-être, comme le suggère la morale de l’opéra de Stravinsky, le diable trouve t-il tout simplement toujours à s’infiltrer au sein des esprits trop oisifs.