The Rake's Progress, Champs-Elysées, 11/11/2007

Publié le par Friedmund

 

S’il est un opéra où l’acuité psychologique et l’inspiration du metteur en scène sont fondamentales, c’est bien celui-là. Tout d’abord  parce que le livret de Auden et Kallman est brillant, et que c’est chose suffisamment rare à l’opéra pour être noté. Mais aussi parce que le compositeur, occupé à tisser ses pastiches, fait jaillir une musique qui s’inscrit souvent par sa vivacité en ironique contrepoint d’une histoire fort sombre et douloureuse. C’est là toute la richesse de l’œuvre. André Engel a malheureusement choisi de se mettre à l’unisson de la musique seule. En déplaçant le lieu et le temps de l’œuvre vers les Etats-Unis des années 50, Engel trouve matière à filer parfaitement la métaphore de la comédie musicale. L’univers plastique et chorégraphique de ce Rake’s Progress s’inspire des comédies américaines de l’époque et de Broadway, avec une pointe d’inspiration ci et là des cartoons façon Marvel, déjà palpable dans son précédent Cardillac à la Bastille. Le résultat peut sembler distrayant un temps, mais très vite il se révèle plutôt creux : le bordel de Goose manque tout de même de soufre, le cimetière paraît anodin, et l’asile final idyllique. Le dessin des personnages en souffre aussi, Baba surtout, platement caractérisée pour ne pas dire inexploitée, mais aussi Nick Shadow, en rien inquiétant ou ambigu. On se retrouve alors fort loin de l’esprit des tableaux de William Hogarth qui ont inspiré l’œuvre, et les amusantes claquettes de Rakewell et Shadow ne compensent certainement pas ce qui est perdu en profondeur, en arrière-plans grinçants. The Rake’s Progress par le petit bout de la lorgnette, en somme… Que Stravinski use du pastiche musical, c’est un fait. Faut-il pour autant transformer cet opéra en une vague parodie ?

Dans la fosse, Frédéric Chaslin contribue également à l’aseptisation de l’œuvre. Les mouvements sont fluides, les sonorités de l’Ensemble Orchestral de Paris arrondies, les rythmes précis mais sans heurts, avec beaucoup de musicalité et d’élégance certes, mais surtout sans le tranchant, les aigreurs et les palpitations attendues. Tout du moins le chef et le metteur en scène sont ici en parfaite cohérence, fut-ce dans le parfait contre sens de vouloir transformer The Rake’s Progress en comédie musicale. 
Heureusement, le spectacle peut compter sur un excellent plateau de chanteurs, masculins notamment, qui font oublier bien souvent les réserves émises précédemment. Thomas Randle chante fort bien un Rakewell quasi idéal, alliant une voix charnue, solide et virile, belle même, à une vraie sensibilité. Son âme damnée est plus convaincante encore : David Pittsinger en Nick Shadow s’impose avec une voix ambrée, facile, sonore, superbement chantante sur toute la tessiture ; dommage que l’acteur n’ait pas été plus sollicité par le metteur en scène.  La belle basse de Gregory Rheinardt convainc sans peine non plus en Truelove. La voix de Olga Peretyatko, Ann Trulove, est délicieusement fraîche et lumineuse, et l’actrice très crédible, souvent touchante. L’intensité et le rayonnement viennent pourtant à manquer parfois chez cette jeune soprano, peut-être encore verte, mais à suivre sans doute avec attention à l’avenir. Elsa Maurus en Baba the Turk se révèle nettement moins satisfaisante par manque de l’indispensable charisme vocal et théâtral requis par le rôle.

En conclusion, une matinée vocalement agréable mais théâtralement très en deçà des enjeux dramatiques de l’ouvrage. Gageons que la lecture d’Olivier Py à Garnier en mars sera d’une toute autre trempe. Le site Internet de l’Opéra de Paris semble indiquer que Py s’inspirera directement des tableaux de William Hogarth. Prometteur.
 

 

Publié dans Saison 2007-2008

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