Les ruines d'Orange

Publié le par Friedmund



Orange fut dans les années 70 et 80 peut-être le plus beau festival lyrique au monde. Défilaient alors aux Chorégies des artistes comme Montserrat Caballe, Leonie Rysanek, Margaret Price, Birgit Nilsson, Josephine Vaesey, Gundula Janowitz, Barbara Hendricks, Grace Bumbry, Dolora Zajic, Eva Marton, Gwyneth Jones, Eva Randova, Teresa Zylis-Gara, Jon Vickers, Richard Cassily, Theo Adam, Walter Berry, Placido Domingo, Jose Carreras, José van Dam, Martti Talvela, Rene Kollo, Matti Salminen, Simon Estes, Evgeny Nesterenko, Alfredo Kraus, Renato Bruson, Giacomo Aragall, Alain Fondary, Piero Cappuccilli, Wieslaw Ochman ou encore Thomas Stewart. Si la mise en scène ne fut jamais le fort du lieu, plein air et vastitude de l’espace obligent, tout du moins on y entendait les meilleurs chanteurs du monde réunis dans des affiches dignes des meilleures soirées de gala du Met ou du Staatsoper.

 

C’est donc avec beaucoup de tristesse, et la nostalgie de quelques soirées d’exception passées sur ces gradins, que j’ai subi par intermittences le triste Trovatore de cette édition 2007, télévisé en direct des Chorégies. Mais qu’est donc devenu Orange lorsque pour un ouvrage somme toute classique on ne sait mieux trouver qu’une soprano grossière, un baryton vociférant, tous deux pas toujours dans les meilleurs termes avec la justesse, ainsi qu’une mezzo-soprano décibellante ? Roberto Alagna était lui heureusement d'un tout autre niveau. Bien sûr, il ne saurait offrir tout le métal et l’héroïsme de Manrico, mais il en a la classe, la juvénilité, la sensibilité, mieux, la musicalité. Et s’il se retrouve sans souffle au début de la reprise de sa cabalette, c’est déjà qu'il l’effectue, ce qui n’est pas si fréquent sur la scène lyrique, a fortiori en plein air. Si la voix s’est durcie et fragilisée, ce que l’on savait déjà de ses récitals parisiens de la saison (1)(2), l’artiste a prouvé sa capacité à faire vivre ce rôle difficile avec conviction, pour ne pas dire pleine réussite. Alors que des doutes planent parfois sur la suite de sa carrière, Roberto Alagna m’a semblé lors de cette retransmission le seul artiste présent réellement digne des fastes lyriques de ce vénérable théâtre. Ce n’est pas rien et mérite d’être souligné.

 

Au-delà de la belle prestation de Roberto Alagna, cette soirée aura au moins eu le mérite de rappeler l'odeur soporifique d'un premier degré inepte en matière de mise en scène. Alors que le débat et la polémique font rage dans les salles parisiennes quant à l’art contemporain de la mise en scène, espérons tout du moins que la mise en scène de Charles Roubaud serve au moins d’antidote aux plaintes des esprits grincheux : voir en 2007 sur une scène des chanteurs empoigner de la sorte leurs épées, monter et descendre des escaliers, bomber le torse, ou plus simplement ne pas savoir quoi faire de leur corps est simplement consternant. L’ouvrage a beau ne pas s’inscrire parmi les dramaturgies les plus fines du répertoire, il est tout de même possible d’en flatter l’onirisme délicat autrement que par la projection de grotesques photos géantes de cierges sur l’antique mur. Opéra nocturne s’il en est, Trovatore ne saurait même rêver cadre plus idéal que celui du théâtre d’Orange. Ce sera pour une autre fois.

 

  

(1) Pleyel 17/09/06 http://operachroniques.over-blog.com/article-5166106.html

(2) TCE 18/05/07 http://operachroniques.over-blog.com/article-10486849.html
 

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Publié dans Humeurs lyriques

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