Récital Alagna, Champs-Elysées, 18/05/2007

Publié le par Friedmund

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Airs d’opéras français (première partie)

 

Iphigénie en Tauride (Gluck) : « Unis dès la plus tendre enfance »

Joseph en Egypte (Méhul) : « Vainement Pharaon dans sa reconnaissance »

Hérodiade (Massenet) : « Ne pouvant réprimer les élans de la foi »

Mignon (Thomas) : « Elle ne croyait pas dans sa candeur naïve »

Les Abencérages (Cherubini) : « Suspendez à ces murs »

L’Amant Jaloux (Grétry) : « Tandis que tout sommeille »

La Juive (Halévy) : « Rachel quand du Seigneur »

Bis - La Traviata (Verdi) : « Lunge da lei »

 

Mélodies et tarentelles siciliennes (seconde partie)

 

E vui durmiti ancora, Si mairitau rosa, N’tintirtii n’tinitirto, Mi votu e mi rivotu, Li pira, Abballati, La luna mezz’u mare, Tarantella Siciliana, Carrettieri, Sicilia bedda, Vitti na crozza – bis non identifiés.  

 

Roberto Alagna, ténor

 

Jeff Cohen, piano (première partie)

Yvan Cassar, piano et direction (seconde partie)

 

 

Après un récital décevant pour la réouverture de Pleyel qui avait posé crûment la question des orientations artistiques futures du ténor (1), Roberto Alagna devait à son public parisien une revanche rapide. Ce second récital maintient une certaine forme d’ambiguïté dans sa construction ambivalente, à la frontière de deux désirs et de deux publics pas aussi conciliables que les sirènes du cross-over voudraient bien nous le faire croire.

 

La première partie nous a offert ce qui avait manqué cruellement au récital de Pleyel en septembre dernier : un grand ténor d’opéra dans le rituel formel du concert. Mieux, cette première partie a permis de retrouver Alagna là où il est le plus indispensable, le plus inapprochable : le répertoire français. L’air de Pylade gratifie dès le début du récital de cette langue cristalline, de ces phrasés d’une classe époustouflante, de l’élégance souveraine d’un artiste sans rival dans ce répertoire. Terriblement traître dans son écriture, « Unis dès la plus tendre enfance » démontre que la voix est encore bien là, certes moins fluide qu’auparavant et en partie privée des résonances chatoyantes d’antan.  « Vainement Pharaon » de Méhul confirme le bonheur d’un Alagna retrouvé, même si semblant comme incertain vis-à-vis de ses propres moyens, dévoré plus encore qu’à l’habitude par son éternel trac. Nouveau à ma connaissance pour le ténor, l’air de Jean est remarquable de densité dramatique et de probité stylistique,  soutenant en permanence l’intérêt dans une page pourtant très médiocre. L’air de Mignon représente la seule déception de cette première partie par le parti pris sucré et douceâtre de l’interprétation ; loin d’apporter un surplus de musicalité, les passages en voix de tête brisent toute ligne et élégance à l’interprétation. Est-ce l’accueil d’un public qui semble enfin se réveiller, ou bien la voix qui s’est chauffée progressivement ? A partir de ce moment là Alagna semble enfin se libérer un peu de sa retenue. L’air de Cherubini est splendide de bout en bout, très intense et merveilleusement articulé, tout comme la sérénade de Gretry, enfin chaleureuse de voix et d’expression, délectable. Pour conclure ce programme, Roberto Alagna entame solennel « Rachel quand du Seigneur » avec une classe musicale confondante, et un ton pénétré et ému, et, s’il frôle l’accident au détour d’un aigu redoutable, il en fait éclater bien d’autres avec puissance : du grand art. En bis, Lunge da lei, merveilleux de nuances, de beauté de phrasé, d’une musicalité admirable tant bien même l’aigu difficile placé à mi-parcours de l’aria est à deux doigts de se dérober également. Qu’importe, c’est détail face à un artiste de cette qualité enfin retrouvé, et dans un programme qu’il défend encore une fois comme nul autre.

 

Pour mémoire , Roberto Alagna a enregistré toutes les pages proposées en première partie ce soir, complétées d’autres encore, à l’exception de l’air d’Hérodiade, dans ce qui demeure un de ses plus précieux récitals, « Airs d’opéras français » (initialement EMI, désormais disponible chez DG). Ce récital est là pour rappeler que jamais depuis Georges Thill il fut offert d’entendre ténor si châtié, exact et séduisant dans le répertoire français; sans parler de la modernité de ton toujours appréciable propre à ce ténor plus original qu'il n'y paraît.

La seconde partie de ce récital rouvre la question de ce que sont aujourd’hui les ambitions artistiques de cet artiste si rare. Gluck, Méhul et Cherubini ont laissé la place à ce qu’il faut bien qualifier de musique de pizzeria. A deux ou trois exceptions près, la dizaine de pièces siciliennes présentées m’a semblé d’une grande pauvreté, alors que je suis usuellement plutôt enclin à goûter le répertoire napolitain, qui a une histoire et une certaine richesse. Délaissant son frac et le piano attentif de Jeff Cohen, Alagna revient sur scène en tenue de crooner, strass et paillettes sur la chemise, sonorisé, et avec un orchestre folklorique. Autant dire que l’on change singulièrement de registre, et je n’entends pas commenter outre mesure cette seconde partie dont j’avoue, assumant tout mon éventuel snobisme musical, qu’elle m’a copieusement assommé. Deux éléments me semblent toutefois à noter. D’une part, la décontraction immédiate que Roberto Alagna a pu afficher dans ce répertoire plus simple, loin des lourdes exigences propres au répertoire opératique. D’autre part, l’enthousiasme déchaîné d’un public discret et mesuré en première partie qui semblait enfin trouver ce qu’il était venu entendre en seconde,  tapant dans ses mains et hurlant son affection. A la déclaration d’amour impromptue d’un spectateur, Alagna a répondu simplement qu’il ne continuait à se produire sur scène que pour son public. En première partie, il avait également raconté tout le trac qui était le sien avant son audition pour ses débuts à Glyndebourne, confiant également que celui-ci restait le même aujourd’hui. Dans ces échanges se dessine ce que nombreux pressentent depuis un certain temps : un artiste fragile, malmené par le stress médiatique qui l’a entouré et la violence de l’univers lyrique, si bien illustrée malheureusement par le public milanais cet hiver. Un public qui tue les artistes d’exception à petit feu, de petitesses envieuses en cruautés méprisantes, est un public qui scie la branche sur laquelle il est assis…

 

A l’image des juxtapositions improbables de ce récital, Roberto Alagna semble aujourd’hui à la croisée des chemins. L’affection prodiguée par un public différent du public lyrique habituel pourrait peser lourd dans la balance d’un homme qui semble las des chausse-trappes du monde de l’opéra. La programmation d’un nouveau récital purement opératique la saison prochaine permet de garder l’espoir que Roberto Alagna ne recherche temporairement dans le cross-over que les ressources nécessaires à reprendre sa juste place sur la scène lyrique internationale. Quels que soient ses choix à venir, je me joins à la voix de ce spectateur anonyme pour déclarer à son instar une fois encore : « Roberto, on t’aime ! ».

 

 

(1) Récital Pleyel 17/09/07 : http://operachroniques.over-blog.com/article-5166106.html

 

 

Publié dans Saison 2006-2007

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