Leonie Rysanek live à Vienne (Orfeo)
Le double CD que consacre aujourd’hui Orfeo à Leonie Rysanek est intégralement constitué de prises viennoises enregistrées entre 1955 et 1991. Si Leonie Rysanek était un tempérament unique, elle était aussi une artiste raffinée et sensible, poétesse autant que tigresse en somme. Les témoignages retenus couvrent toute la gamme des émotions humaines et des tempéraments lyriques, de sa romantique Tatiana à sa volcanique Salomé, sans oublier les incarnations fulgurantes de mezzo de la dernière carrière de la grande Leonie. Si beaucoup de choses sont déjà très bien connues, voire disponibles en intégrales, ce coffret contient quelques raretés qui le rendront irrésistible à tous ces admirateurs. Les incarnations viennoises de Milada, Medea et Salomé de Leonie Rysanek ont déjà préalablement éditées intégralement par BMG. Sa Medea de 1971 (« Dei tuoi figli la madre ») ne la présente pas nécessairement dans le répertoire qui la met le plus en valeur. Il y aurait beaucoup à redire sur quelques savonnages ou approximations malheureuses et un grave un peu absent. On goûtera par contre la passion maternelle, le tempérament de feu, la puissance de prière de cette Medea hors norme. Sa Milada de 1969 (en allemand) échappe souvent également à une conduite vocale irréprochable, mais jamais le personnage n’a paru si vrai, tant imprégné de cette exubérante et embrasée amour pour Dalibor ; quatre minutes d’une passion torrentielle. Quant à la scène finale de Salomé par Rysanek et Böhm, puis-je oser formuler qu’elle me semble, dans un style différent, a minima l’égale de celle de Welistch et Reiner ? La volupté charnelle de l’émission, les phrasés luxueux, les nuances et inflexions vocales et verbales, la puissance dévastatrice de la voix, sans que jamais rien ne paraisse crié, tout concourt à faire de ces vingt minutes un moment d’anthologie straussienne et théâtrale.
Parmi les autres témoignages connus, sa Kaiserin figure naturellement à une place privilégiée. Orfeo nous invite à suivre son évolution de 1955 à 1977 (Böhm les deux fois), en passant par les représentations de Karajan en 1964. Dès 1955, le feu, la perfection du chant, la dimension unique donnée au personnage captive. Mais pour bien connaître ces trois intégrales, c’est encore la plus tardive que je préfère : Rysanek, mûrie et plus artiste que jamais, moins tentée aussi peut-être de faire briller un organe mirifique, atteint à une émotion théâtrale d’une humanité déchirante et bouleversante. Toujours chez Strauss et également connu de longue date, le Rosenkavalier de 1971 à Moscou (les viennois en tournée) ne m’a jamais pleinement convaincu. Le tempérament passionné de Rysanek ne trouve pas à mon sens matière suffisamment large à son expressivité. Pour être plus cru encore, cette Maréchale semble bien vieillie et grise, d’un intérêt très documentaire, ne serait un moment d’exception, « Die Zeit die ist ein sonderbar Ding », lancé pianissimo en un seul souffle, d’un raffinement inouï. Christa Ludwig avait alors déjà fait ses débuts en Marschallin et semble s’ennuyer ferme tout du long. La Sophie de Hilda de Groote pour le trio final ne présente aucun intérêt non plus. Seul Krips, étrangement symphonique et dense surprend sans pour autant être vraiment dans le ton. Bien connue aussi, la Chrysothemis de 1965 face à Nilsson. « Ich hab’s wie Feuer in der Brust » aurait pu être la maxime de l’artiste : elle y déploie un feu et une plénitude vocale incomparable, d’ores et déjà légendaire. Je n’avais par contre pas du tout connaissance de l’Ariadne de 1967. Avec la complicité d’un Karl Böhm déchaîné et électrique, Rysanek anime son monologue avec fièvre et palpitation, le tendant telle une arche jusqu’à l’explosion finale, toute en intensité et en rondeur.
Si le répertoire straussien couvre à lui seul le second CD du coffret, ce dernier contient bien d’autres merveilles. Le duo final d’Eugene Oneguine (en allemand) avec George London en 1955 est une merveille de romantisme exacerbé. Les deux chanteurs rivalisent dans le grand théâtre en technicolor, peu policé peut-être mais franchement enthousiasmant d’implication et d’exaltation. La première aria d’Aïda captée la même année montre une Rysanek au sommet de ses moyens vocaux, passionnante en permanence malgré l’allemand, et renvoie toutes ses rivales italiennes ou américaines à leurs études d’art dramatique et de chant ; jamais cette aria n’aura peut-être été rendue avec une telle sophistication vocale. Femme jalouse et haute en couleurs, aux prises avec les passions les plus redoutables et les émotions les plus intenses, Tosca semblait un rôle taillé sur mesure pour Rysanek. Walhall nous a déjà rendu une intégrale en allemand, Gala quelques extraits en italien avec Sandor Konya, et le « Vissi d’arte » de son récital RCA hante depuis longtemps ses admirateurs. Sauf erreur de ma part nous sommes toujours en attente de la diffusion commune d’une Tosca en italien complète. La présence du duo du premier acte avec Scarpia dans ce rôle renforce l’espoir. Dommage, la voix parait un peu dure et malaisée ce soir là face à un Walter Berry très crédible. Mais une foi encore, quelle passion, quel feu ! L’extrait de Cavalliera Rusticana est quant à lui une prise tardive de 1981 : la voix n’a plus la splendeur d’antan et l’aigu a perdu en sécurité mais l’émotion à fleur de peau, quasi expressionniste, réussit à émouvoir jusque dans les émois pourtant très convenus de Santuzza.
J’ai gardé pour la fin le plus rare, et sans doute le plus intéressant pour les admirateurs de la grande Rysanek. D’abord un quart d’heure de sa Kundry (début du duo du II) enregistrée en 1979. Le registre grave n’a jamais été le fort de Rysanek, et la tessiture la met parfois mal à l’aise. Peu importe tant la séduction charnelle et maternelle de cette Kundry, parfumée de tous les sortilèges les plus capiteux et troublants, est immédiate. Pour la première fois depuis Mödl, et dans un tout autre style, la sorcière et l’amoureuse se mêlent dans un portrait dramatique époustouflant. Sachant que Stein était un serviteur régulier et attentif de la partition et que le jeune Siegfried Jerusalem est stupéfiant de beauté lyrique délicate, on se prend à rêver d’une publication intégrale par Orfeo : à ce jour, nous ne disposons toujours d’aucune intégrale de Parsifal présentant la Kundry de Rysanek ! Plus fascinant encore, le début du duo de Lohengrin de 1985 avec Catarina Ligendza. L’art avec lequel en quelques minutes Rysanek rend la plainte, la supplication, la colère, le mystère est confondant de grandeur, d’ensorcellement ; quelle que soit l’usure des moyens. Enfin, la perle absolue de ce coffret est sans doute les vingt minutes de la Kostelnicka, en allemand, captée en 1991. Les émotions les plus variées affleurent en permanence, le rôle ne surexpose pas les blessures des temps, et le théâtre jaillit de tous les côtés : fantastique ! Vaclav Neumann tire des merveilles de richesse sonore des viennois, et la distribution offre à Rysanek comme partenaire rien moins que la Jenufa parfaite de Benackova, le très appréciable Laca de Peter Lindroos et le fascinant Steva de Heinz Zednik. Malgré la traduction, j’espère une publication intégrale par Orfeo, d’autant plus que la prise de son radio, très claire, est d’excellente qualité.
Je ne pouvais terminer la critique de ce portrait sans rappeler que Leonie Rysanek a déjà fait l’objet d’un fantastique CD du même éditeur la présentant dans les trois rôles féminins d’Elektra. On peut entendre ainsi trois de ses Chrysothemis de 1953, 1955 et 1965. On remerciera d’ailleurs Orfeo de ne pas avoir doublonné le même extrait de 1965 dans le coffret présenté ci-dessus. Ce CD avait pour immense mérite à sa publication de préserver l’intégralité du rôle de Klytämnestra par la grande Leonie, ici à Salzbourg avec Behrens et Maazel. Depuis, les versions live de Layer à Montpellier et Tate à Genève ont été publiées nous offrant trois occasions de croiser cette Klytämnestra à bout de nerfs et à fleur de peau, tellement humaine et féminine, sans fard ni excès, mais dévorée et dévorante, tout juste sortie d’un de ses mauvais cauchemars. Avoir croisé cette Klytämnestra sur une scène lyrique reste à jamais comme un de mes souvenirs d’opéra les plus impressionnants. Mais surtout ce CD offre le monologue d’Elektra et la scène de la reconnaissance avec Orest tirés de la bande son du médiocre film de Friedrich. Et enfin Elektra chante, angoisse, jubile, s’émeut avec tout le lyrisme, la subtilité, la beauté, la jeunesse même, si absente usuellement des interprètes du rôle. Là aussi, l’espoir d’une intégrale par DG ou Orfeo, ou quiconque d’autres, perdure pour jouir de ce monument d’interprétation straussienne enfin débarrassé de l’imagerie primaire et vulgaire de Friedrich.