Lohengrin, Bastille, 11/06/2007

Publié le par Friedmund

 


L’affiche était prometteuse, la frustration largement inattendue. Etait-ce les effets de la dernière, un mauvais soir, le temps qui passe ? Les héros semblaient bien fatigués pour ce Lohengrin. Waltraud Meier avait gratifié le public parisien d’une Ortrud anthologique d’une beauté et d’une puissance peu commune en 1999. Huit ans après, les moyens ont perdu en assurance et la voix semblent parfois fort fatiguée. L’actrice demeure envoûtante, la chanteuse reste suprêmement intelligente et élégante, l’incarnation souveraine. La dimension mythique des représentations passées a par contre laissé la place à une prestation d’un très bon niveau, supérieure même à ce que bien d’autres pourraient offrir, mais sans l’impact ni la fascination antérieure. L’usure du temps marque aussi nettement le Telramund de Jean-Philippe Lafont, l’un des meilleurs titulaires du rôle ces dernières années. Sa maîtrise des difficultés du rôle et l’intelligence de l’interprète restent notables : jamais ce Telramund ne sombre dans la caricature, et il tient encore son rang avec noblesse et éclat dans une partie redoutable entre toutes et où beaucoup ont sombré. Il n’y a par contre guère plus à espérer d’un Jan-Hendrik Rootering court de grave, d’aigu, de volume, de noblesse, bref, de voix tout simplement. Evgeny Nikitin impose un Héraut clair de voix, percutant, élégant, bien plus à son aise que lors de ses Jochanaan du début de saison.
Mireille Delunsch pouvait paraître sur le papier l’élément dissonant de cette distribution prestigieuse. Dans ce contexte de fatigue générale des différents protagonistes, son Elsa fait pourtant jeu égal avec le reste du plateau. Son investissement personnel la rend scéniquement très convaincante, et vocalement très présente. Le résultat est pourtant loin d’être satisfaisant : la voix est rêche, les extrêmes délicats et sans rondeur, et le chant manque cruellement de legato, de rayonnement, de fluidité, de beauté en somme. Sans les yeux, les oreilles condamneraient sans appel cette voix dénuée des qualités fondamentales attendues d’une authentique jugendlich. Par ailleurs Elsa n’offre qu’un potentiel limité d’expression scénique à cette soprano dont c’est le talent le plus significatif. Son chevalier inquiète lors de son entrée : le vibrato est large, la voix sonne étouffée, l’acteur d’emblée pataud. Ben Heppner passe de manière relativement insignifiante les deux premiers actes, monochrome, monocorde, guère audible, à l’exception des intempestifs  roulements de r qui viennent défigurer une ligne aussi pure qu’inexpressive. Le troisième acte voit notre ténor enfin investir son rôle et délivrer un très beau duo puis un récit du Graal qui ose enfin quelques éclats vocaux. Les adieux seront même magnifiques de style, de variété des colorations et de liberté de chant, enfin au niveau de la réputation du ténor canadien.

 

Valery Gergiev m’a semblé diriger une prestation orchestrale inégale. Tout commence par un élégant prélude, d’une remarquable fluidité, suivi d’un excellent premier acte ; l’orchestre vole même la vedette à la soprano lors de Einsam in trüben Tagen, d’une richesse sonore enivrante en fosse. Le second acte est en net retrait, peu dynamique sous le balcon d’Elsa, et souvent trivial et un brin bruyant devant la cathédrale. Les décalages entre la fosse et des chœurs peu inspirés (et peu en mesure) sont difficilement acceptables dans un tel ouvrage, a fortiori pour une dernière.  Ovationné par le public au début du troisième acte, le chef retrouvera sa dynamique du premier acte mais guère ses riches sonorités. Cette direction musicale se révèle finalement frustrante : Gergiev montre trop de moments superbes pour que l’on ne note pas rageur les baisses fréquentes de tension et d’attention de la fosse.

 

Plusieurs années après sa création, mon ressentiment demeure inchangé envers la mise en scène de Robert Carsen. La transposition dans ce paysage de bunker dévasté me semble complètement stérile. Quel intérêt d’imposer tant de laideurs alors même que la direction d’acteurs tout à fait classique s’intégrerait tout autant dans une vision plus traditionnelle? Les oppositions de Carsen entre un Graal lumineux et un Brabant sombre fonctionneraient tout autant dans un château à la pierre noircie et avec des épées en lieu et place des fusils. Transposer nécessite d’avoir quelque chose à dire, ce qui n’est guère ici le cas du metteur en scène. La guerre de Yougoslavie depuis longtemps terminée achève de rendre cette production scénique à sa vacuité. En fosse comme sur le plateau, quelques moments d’exception interdisent de qualifier cette soirée de routinière. Rien ne permet non plus vraiment au final d’en faire un réel événement. Eternel problème du verre d'eau à moitié vide ou à moitié plein : pour Lohengrin, et avec une telle affiche, on était pourtant en droit d’espérer qu’il déborde.

 

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Publié dans Saison 2006-2007

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