"As steals the morn", Mark Padmore (HM)
Mark Padmore est un artiste que j’apprécie tout particulièrement. Parmi tous ses confrères, baroqueux ou non, il est peut-être le ténor le plus raffiné et élégant du monde lyrique actuel. La souplesse de la ligne, le velouté d’une émission très pure, la classe tout simplement de ce chanteur le rend toujours très agréable à entendre. Un ténor poète, ce n’est pas si fréquent.
Formé à Cambridge, Mark Padmore a commencé sa carrière dans les chœurs du King’s College. Il participe ensuite aux tournées américaines du Deller Consort au milieu des années 80, avant de faire ses débuts opératiques au festival d’Aix-en-Provence dans le petit rôle du Majordome de Rosenkavalier. C’est au début des années 90, que sa carrière décolle franchement, propulsée par William Christie qui le distribue entre autres dans les célèbres Médée de Charpentier avec Lorraine Hunt, mais aussi dans King Arthur ou Hyppolite et Aricie. Parallèlement, il entame une collaboration notable avec Philippe Herreweghe. Son Evangéliste dans leur enregistrement de la version de 1725 de la Passion selon Saint Jean (Harmonia Mundi) est un des tout meilleurs jamais entendus ; celui de la Saint Matthieu, enregistré avec Mc Creesh, est tout aussi remarquable. La France a eu le plaisir d’entendre son superbe Don Ottavio à Aix-en-Provence, son inoubliable Iopas au Châtelet avec Gardiner (1), et plus récemment, en version de concert, son Tito avec René Jacobs au Théâtre des Champs-Elysées (2).
Ce beau récital consacré à Haendel permet de retrouver Mark Padmore égal à lui-même, suave sans jamais sonner efféminé, délicat de son mais toujours sensible, musicien jusqu’au bout des ongles avant tout. Bien sûr, comme pour son Tito on pourra reprocher un manque de charisme au Samson de Padmore, ou bien un excès de bonnes manières à son Bajazet. Pourtant, le « Total eclipse » du premier séduit par la force inhabituelle pour lui que dégage Padmore , et le « Lieto e forte » du second impressionne par son crescendo émotionnel très prenant. Seule la scène ultime de Bajazet apparaît vraiment par trop en déficit de la fièvre requise. A contrario, le « Fatto intorno » de Rodelinda pourra paraître un peu mièvre. Tout le reste est délectable : « Enjoy the sweet Elysian grove » (Alceste) est élégiaque à souhait, « Urne voi » (Trionfo del tempo et del disinganno) mordant et claquant à souhait, et « His mighty arm » (Jephta) aussi impérieux que virtuose. « As steals the morn », qui donne le titre à cet album, en duo avec la belle soprano Lucy Crowe permet de conclure dans un flot irrésistible de beauté musicale, auquel ne sont pas étrangers The English Concert et Andrew Manze à leur tête. En parfaite harmonie avec Mark Padmore pour la musicalité exquise et délicate conférée à ces pages, l’orchestre démontre tout au long de l’album une articulation précise et des colorations ravissantes. Le dialogue entre le hautbois obbligato de Katharina Spreckelsen et la voix de Mark Padmore dans le « Tune your harps » de Esther produit une des plages les plus délicieuses de cet album, par ailleurs somptueusement enregistré (beaucoup de chaleur et de clarté dans le prise de son).
En conclusion, voici un album d’une rare musicalité, élégant et raffiné, délicieux quoique n’échappant pas parfois à une certaine monotonie, d’autant plus que l’album présente un minutage fort généreux. S’il n’atteint pas au génie musical de celui de Russel Oberlin, republié récemment par DG (3), ce récital est sans aucun doute par sa finesse et sa cohérence artistique un des meilleurs parus récemment, tous répertoires confondus.
(1) Iopas au Châtelet (Gardiner): http://operachroniques.over-blog.com/article-6005254.html
(2) Tito au TCE avec René Jacobs : http://operachroniques.over-blog.com/article-5251900.html
(3) Russel Oberlin, Haendel arias: http://operachroniques.over-blog.com/article-5992228.html