Lady Macbeth de Mzensk, Scala de Milan, 04/06/2007
C’était la première fois que je remettais les pieds à la Scala de Milan depuis les travaux de rénovation. Cette salle prestigieuse entre toutes m’est apparue plus belle encore que dans mon souvenir. Se retourner et contempler les six étages de loges depuis le parterre, la lumière tout juste éteinte, est une sensation qui m’a transportée à de nombreuses reprises lors de la représentation. Soirée de première à la Scala, bien remplie eu égard au titre proposé : il ne restait qu’une poignée de places au parterre la veille de la représentation. L’évaporation du public à l’entracte était par contre palpable, malgré l’extraordinaire niveau de la représentation. Ce simple fait montre bien que le renouvellement de répertoire voulu par Lissner était devenu urgent. Après avoir rénové sa salle, la Scala se devait de retrouver son lustre d’antan et sa place privilégiée sur la scène lyrique internationale. En programmant Chostakovitch, Prokofiev, Bernstein, Berg ou Dallapiccola, Stéphane Lissner semble bien parti pour provoquer le dépoussiérage artistique indispensable à cette vénérable maison. Il est permis de s’interroger en comparaison du signal que donnerait Nicolas Joel quant à la modernité de l’Opéra de Paris si les rumeurs donnant Mireille comme ouverture symbolique de son règne s’avéraient exactes.
Les spectacles où tout semble parfait sont rares. Cette production milanaise du chef-d’œuvre de Chostakovitch en fait partie. La dernière expérience de cette nature avait été pour moi les Jenufa du tandem Stéphane Braunschweig et Simon Rattle il y a désormais dix ans de cela au Châtelet. C’est donc encore une fois à Stéphane Lissner que je dois cette émotion rare. Ce dernier a judicieusement importé de Covent Garden l’extraordinaire production de la Lady Macbeth du district de Mzensk de Richard Jones. Cette mise en scène captive de la première à la dernière minute par son inventivité, sa vie, sa richesse de plans différents. En situant l’action dans l’Union Soviétique des années 60, Jones pose un cadre crédible et éloquent à l’action : l’appartement communautaire des deux premiers actes illustre à merveille la grisaille de la vie de Katerina et les papiers peints démodés et voyants confèrent l’aspect glauque et faussement joyeux de la fête du troisième acte. Richard Jones touche même parfois au très grand : les images d’un Sergueï regardant calmement son match de boxe à la télévision alors que Katerina danse joyeusement sur son lit après une décapitation féroce à la hache du mari me hantent plusieurs jours après la représentation ; idem pour la force poétique inattendue provoquée par les deux camions de déportés, unique décor du quatrième acte. Ce qui fait la grandeur de la mise en scène de Richard Jones me semble toutefois résider dans la diversité des regards portés sur l’œuvre. Le metteur en scène manie aussi bien l’ironie que la tendresse, l’humour burlesque et morbide, le dépouillement naturaliste et des scènes de foule aux couleurs de bandes dessinées ; le surréalisme d’un Mikhaïl Boulgakov ne semble jamais très éloigné de la lecture impressionnante d’imagination subtile et de puissance émotionnelle de Richard Jones.
A ce cadre s’ajoute une direction d’acteurs remarquable, qui offre à ses interprètes à la fois une justesse d’attitude et de mouvement d’un très grand naturel et une palette expressive d’une grande variété. La production peut s’appuyer sur trois chanteurs-acteurs remarquables. Evelyn Herlitzius est criante de vérité et de beauté, de douleur et de féminité aussi. Christopher Ventris démontre une aisance scénique remarquable dans son numéro de mâle insolent et inconséquent : ses pas de danse avec Sonietka au quatrième acte font partie des quelques images qui m’auront marqué. Anatoly Kotscherga s’impose sans mal comme acteur écrasant de présence, tout autant féroce en fantôme s’invitant sur le poste de télévision. Le travail scénique sur les chœurs est également remarquable : Richard Jones les met en mouvement avec une grande intelligence, imprimant aux mouvements de foule des gestuelles d’ensemble remarquables et souvent très éloquentes, comme cet alignement de policiers endormis sur les murs du commissariat et semblant hoqueter avec la musique. Je pourrais narrer ce travail scénique pendant des pages entières : la conclusion s’impose par elle-même, cette mise en scène est simplement géniale et j’invité quiconque à chercher à la croiser à Covent Garden ou bien à la Scala lors des prochaines saisons si elle vient à être reprise.
Musicalement, la soirée est d’un niveau tout aussi enthousiasmant. Dans la fosse, Kazushi Ono soulève un orchestre pourtant peu familier avec ce répertoire. La direction d’Ono fait admirablement chanter la partition, dans une dynamique allante et admirablement soutenue par des pupitres de cordes très expressifs (admirables violoncelles entre autres). Le lyrisme chaleureux du chef se conjugue avec une remarquable lisibilité d’ensemble maintenue par un volume sonore en permanence réajusté et une attention particulière au maintien de la rondeur générale de la sonorité sur laquelle viennent se détacher les jaillissements des divers pupitres. Par sa retenue et son chant, cet orchestre sollicite naturellement idéalement les solistes à commencer par Evelyn Herlitzius, éblouissante en Katerina. J’ai déjà dit toute la beauté de l’actrice en scène précédemment. La chanteuse est au diapason, brûlante, magnifique de lyrisme et de musicalité. La voix est radieuse, la tessiture très aiguë du rôle est soutenue sans problème aucun, et la soprano fait passer d’énormes frissons chaque fois qu’elle ouvre la bouche. Son chant frémissant, puissant et poétique à la fois, captive en permanence, et souvent bouleverse. Elle forme avec Christopher Ventris un couple très bien apparié, et d’une crédibilité scénique et musicale absolue. Ventris partage avec Herlitzius la même puissance vocale admirablement maîtrisée et allégée. Ce grand wagnérien émerveille en déployant ici une voix d’une grande fluidité, radieuse de timbre et au chant élégant et soigné, à la caractérisation dramatique simplement parfaite. J’ai rarement vu en scènes un couple d’une aussi grande cohérence théâtrale et musicale, irrésistiblement moderne et totalement aboutie. A leurs côtés, Anatoly Kotscherga fait mieux que jouer le troisième homme : le charisme du chanteur est inentamé, la voix claque les mots du livret avec un poids extraordinaire sans ne jamais rien perdre en musicalité ou beauté d’émission. Gianluca Pasolini campe un Zinovy idéalement faible et plutôt bien dessiné, malgré une voix un tant soi peu limitée. Parmi les seconds rôles, j’ai noté avant tout l’excellente prestation de Maxim Mikhaïlov, prêtre gouailleur et haut en couleurs, mais il faudrait également citer Carol Wilson et Natasha Petrinsky, respectivement Aksinia et Sonietka, ou bien encore Nikola Storojev, officier de police à l'émission malaisée mais acteur étonnant. Les Chœurs de la Scala, très applaudis, relèvent le défi avec une bonne tenue à défaut de certitudes idiomatiques. En somme, une superbe soirée, magnifiée par une mise en scène géniale, un excellent chef d’orchestre à la tête des forces scaligères, et un trio de chanteurs exceptionnels.
De Chostakovitch à Rostropovitch
Je profite de cette chronique milanaise pour rendre un hommage tardif à Mstislav Rostropovitch récemment disparu. La plupart des hommages rendus dans la presse soulignaient l’extraordinaire violoncelliste tout en émettant des réserves sur le chef d’orchestre. Le lieu commun m’a semblé alors aussi facile qu’inexact. S’il n’est naturellement pas question de considérer le chef d’orchestre comme l’égal du violoncelliste, parmi les plus grands est-il besoin de le préciser, Rostropovitch nous a livré, à la baguette, quelques enregistrements magistraux du répertoire lyrique russe : une Dame de Pique romantique et fiévreuse à souhait, un Guerre et Paix tendre et spectaculaire, et surtout une Lady Macbeth de Mzensk sensationnelle. Rostroprovitch y déploie comme chef un sens de la couleur remarquable et un chant d’orchestre irrésistible de lyrisme. Un très grand disque pour un immense chef-d’œuvre.