Thaïs, Châtelet, 21/04/2007

Publié le par Friedmund

 

 

C’est toujours avec plaisir que l’on retrouve la voix crémeuse de Renee Fleming, même emballée dans un oripeau vert olive particulièrement criard signé Christian Dior. Le suraigu, souvent attaqué trop haut, a perdu en limpidité et en précision, mais cette déferlante de notes somptueusement flottées au dessus de la portée reste un délice pour tout gourmet un tant soit peu adepte de confiserie vocale. Ceci dit, Thaïs n’est pas composée pour un soprano straussien, et graves et médiums ont tendance à étouffer son et articulation avec la conséquence de rendre Fleming souvent incompréhensible. Pour tout dire, on peut juger l’émission de la dame un peu opaque pour le répertoire français, la lumière se limitant la plupart du temps au seul registre aigu. On ne fera pourtant pas la fine bouche devant tant de luxes sonores capiteux et enivrants : Fleming affiche un instrument toujours aussi somptueux d’émission et soigne aussi bien ses nuances que son culot vocal. Si la voix est voluptueuse, la ligne de chant n’est pas exempte de facilités coquettes et décadentes sans pour autant lui conférer tout le chien nécessaire. Son incarnation m’a laissé d’ailleurs globalement plutôt circonspect : on veut bien à la rigueur croire à cette sainte châtiée et un brin trop sophistiquée, mais la courtisane manque vraiment trop d’esprit et de sensualité trouble. On peut préférer une Thaïs plus immédiatement charnelle, moins érotiquement américaine en somme.

Si Fleming a déclenché à l’issue de son « Dis moi que je suis belle » une longue ovation (à mon sens bien disproportionnée), Gerald Finley l’a sensiblement battue à l’applaudimètre lors des saluts finals. C'est pure justice, tant cet Athanaël possède  toute la clarté de chant et d’élocution qui fait défaut à la soprano américaine. Pourtant, si la voix est claire est bien projetée, on peut trouver le chanteur en deçà de la projection fiévreuse ici requise : les aigus semblent parfois fragiles et sont souvent émis bien timidement. Réfugié dans la sainteté douceâtre, le baryton américain me semble passer à côté de toute l’ambiguïté du rôle : même au moment de la prise de conscience de ses appétits charnels, Finley demeure sage et retenu, aussi peu convaincu qu’il est convainquant. Inutile de dire que dans ces conditions, on ne saurait trouver trace du trouble nécessaire au personnage dès le début de l’œuvre. Du beau chant, certes, mais la tension érotique sous la bure manque bien trop cruellement à cet Athanaël pour le rendre non seulement crédible mais surtout intéressant.
A l’exception du Nicias fragile de  Fabrice Dalis, venu tardivement remplacer Barry Banks, les seconds rôles sont plutôt homogènes et satisfaisants, et le chœur Accentus est tout à fait remarquable (magnifiques voix féminines).

La direction de Christoph Eschenbach est une excellente surprise. Sa lecture de Thaïs semble composée des qualités qu’il avait souhaitées imprimer en vain à son interprétation hautement contestable du Ring : beaucoup de finesse et de retenue, une clarté extrême et de l’élégance à revendre. Si les pupitres de l’Orchestre de Paris ne disposent toujours pas de toute la palette de raffinements qui siérait aux visions de leur chef, le résultat est musicalement très satisfaisant, à défaut d’être dramatiquement enflammé ou vibrant.

Si cette représentation a été d’une belle tenue musicale, elle me semble pourtant être passée à côté des seuls réels intérêts de l’œuvre : ses arrière-plans dramatiques et littéraires. La démarche élégante et sophistiquée partagée par le chef et ses deux principaux solistes inhibe toutes les passions troubles de l’œuvre au profit d’une recherche de musicalité vaine : cette partition est globalement trop faible et dénuée d’inspiration pour exister par sa seule valeur musicale. En édulcorant le propos ironique et volontiers anticlérical d’Anatole France, Jules Massenet a créé un produit tiède aujourd’hui hors d’âge ; les rires fusaient d’ailleurs nombreux parmi l’auditoire ce soir. En misant sur l’élégance religieuse plutôt que sur l’érotisme sulfureux, ce concert me semble jouer en la défaveur d’un sujet au potentiel théâtral certain, à la condition sine qua non de gommer au maximum les complaisances dramatiques toujours faciles de Massenet.

Aucune autre œuvre ne me semble autant nécessiter pour sa survie un viol en règle des intentions du compositeur, lui-même ici fort traître à son sujet. Ce sera malheureusement pour une autre fois.

 

 

 

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Publié dans Saison 2006-2007

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