Passion selon Saint Jean, Châtelet, 01/04/2007
On peut estimer que Robert Wilson répète à l’infini la même mise en scène quelle que soit l’œuvre qu’il porte en images. Pourtant, les résultats de cette inspiration jamais renouvelée ne sont guère prévisibles, naviguant, selon les opéras, entre immobilisme frigide et esthétique poétiquement fort suggestive. Le pronostic pour la Passion selon Saint Jean était a priori ouvert : si mettre en scène une œuvre aussi puissante et détachée de toute action scénique se révélait une gageure, le style dépouillé et volontiers hiératique de Wilson pouvait trouver là un terrain favorable… ou sombrer irrémédiablement dans un kitsch fatal.
Le résultat final se situe en fait quelque part entre les deux. Le statisme du metteur en scène revient à décliner quelques tableaux figés de cette passion à la manière d’un polyptique. L’absence de mouvement et une gestuelle très réfrénée en comparaison des usages habituels de l’américain ne choquent jamais l’œil ni ne jurent avec la musique ; tout juste se serait-on bien passé du vautour du rideau de scène, plus sûrement sorti d’un désert texan que de ceux de Judée… Cette mise en images apporte t-elle pourtant quoi que ce soit à une œuvre qui n’en a guère besoin ni pour émouvoir ni pour transporter ? Je ne le crois pas : l’atmosphère aseptisée qui en ressort est d’une rare froideur, que souligne encore le bleu glacial et désincarné dont Wilson semble maladivement dépendant.
A la froideur de la scène s’ajoute celle d’un orchestre sec et raide qui semble se refuser à toute subjectivité et émotion, tout rubato ou toute couleur. Les cordes d’Emmanuelle Haïm sont fort belles, parfois admirablement rythmées, mais elles noient par leur nombre (vingt-quatre si j’ai bien compté) les bois dès lors qu’elles sont sollicitées au complet. L’absence de liberté rythmique et un coloris toujours identique finissent par créer une impression de monotonie frustrante. Si je n’adhère pas à l’interprétation d’Haïm, j’en retiens tout du moins la cohérence, et surtout la belle musicalité des choeurs chaleureux du Concert d’Astrée.
Les solistes ne contribuent pas à dégeler cette matinée très terne. Le soprano d’Emma Bell semble lourd et cuirassé, privé de toute grâce ou émotion. Andreas Scholl ne passe que difficilement la rampe dès lors que l’orchestre se fait un peu présent ; la beauté du timbre et l’émotion de la première section de « Es ist vollbracht », soutenu avec raffinement et poésie par l’orchestre, sauve cette prestation de l’insignifiance. Rien ne rachète par contre la prestation du ténor, Finnur Bjarnasson, fruste, sans beauté, et souvent inexact. Bien plus satisfaisant, Christian Gerhaher chante ses airs avec beaucoup d’élégance et de finesse. Si Simon Kirkbride se révèle très correct en Pilate, Luca Pisaroni déçoit en Jésus : la voix manque singulièrement de rondeur, l’interprétation de chaleur et d’aura. Pavel Breslik impose sans peine de sa voix pleine et facile un bel Evangéliste, plus versé toutefois dans l’ardeur dramatique que dans la ferveur spirituelle.
Ni raté ni réussi, ce spectacle s’inscrit, musicalement et scéniquement, dans la catégorie des productions inutiles (pour ne pas dire insipides). Eu égard à la grandeur de l’œuvre présentée, c’est bien peu.