Richard Wagner et ses ténors

Publié le par Friedmund

 

   

Après avoir tenté de présenter la belle figure artistique de Wilhelmine Schröder-Devrient (1), il me semblait intéressant d’aller approfondir la conception que Wagner se faisait de son théâtre lyrique  à travers les principaux ténors qui marquèrent les créations de ses œuvres.

Josef Aloys Tikacek (ou, germanisé, Tichatchesk), le premier ténor auquel dut se confronter Wagner, était, à l’instar de Wilhelmine Schröder-Devrient sa partenaire lors des créations de Rienzi et Tannhäuser, une star absolue de la scène romantique allemande. Né en  1807, il apprend le chant auprès de Giuseppe Ciccimara, membre de la troupe napolitaine légendaire du San Carlo de l’époque rossinienne, et, entre autres, le premier Jago (2). Formé à la technique belcantiste, il rencontre son premier grand succès en 1837 à Dresde dans le Gustave III d’Auber. Il reste attaché à la troupe de Dresde jusqu’en 1870. Excellent technicien, son répertoire inclut aussi bien Auber, Bellini, Berlioz, Meyerbeer ou encore Mozart. La voix belle et facile, souple mais puissante et aux aigus de poitrine, en fait sans doute le plus remarquable ténor de son époque outre-Rhin ; un physique élégant et une certaine tenue scénique parachèvent un portrait déjà flatteur. Malheureusement, si Rienzi le voit triompher, son manque d’intelligence lors de la création de Tannhäuser le disqualifie définitivement aux yeux de Wagner : lors de la création, il entama l’hymne à Vénus, énamouré… en s’adressant à Elisabeth ! Antithèse de Schröder-Devrient, piètre chanteuse mais tragédienne grandiose, il marquera tout autant durablement Wagner… en contre-exemple parfait de ce que Wagner attendait de ses chanteurs.

Pressenti pour la création de Tristan und Isolde, Tikacek se voit préféré par Wagner un jeune ténor, en tout point opposé à son illustre aîné, et au combien plus proche des intentions du compositeur ! Fils du peintre du même nom, Ludwig Schnorr von Carolsfeld naît en 1836 à Munich. Formé à Leipzig, il débute en 1855 à Karlsruhe en Pollione, et chante avec Tannhäuser son premier rôle wagnérien en 1857 ; il est également le premier Manrico dresdois en 1860. L’obésité du ténor est dans un premier temps rédhibitoire à Richard Wagner et son souci obsessionnel de crédibilité dramatique. Pourtant, l’entendant en Lohengrin en 1862, Wagner mobilise jusqu’à Louis II pour obtenir que Schnorr von Carolsfeld soit le créateur de Tristan. Schnorr von Carolsfeld bouleverse Wagner dans le rôle jusqu’au point qu’il veuille interdire toute représentation ultérieure de son opéra ! Remarquable liedersinger, Schnorr von Carolsfeld possédait une éloquence verbale et dramatique brûlante et captivante, fusse sa voix d’une qualité très inférieure à celle de Tikacek. Un mois après la création de Tristan und Isolde, il meurt à seulement vingt-neuf ans. Sa femme Malvina, créatrice du rôle d’Isolde à ses côtés, abandonne alors la scène, inconsolable. Ludwig Schnorr von Carolsfeld reste comme la figure exemplaire de l’acteur-chanteur wagnérien ; il fut pour Wagner le pendant masculin de Wilhelmine Schröder-Devrient : ce sont ces deux figures que le compositeur convoqua, avec celle de Cosima, pour la fresque ornant la façade de la villa Wahnfried.
 

Albert Niemann est sans doute le premier Heldentenor de l’histoire, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Il naît à Magdebourg en 1831, et fait ses débuts comme choriste à Dassau en 1849. Il chante son premier Tannhäuser en 1854 à Insterburg, puis est engagé à Hanovre. Il s’exile momentanément à Paris pour recevoir l’enseignement de Gilbert Duprez. Wagner le pressent un temps pour créer Tristan, et le choisit, mission plus ingrate, pour créer Tannhäuser à Paris en 1861 ; le chanteur et le compositeur en sortent fâchés : Niemann, dans un moment d’humeur, lance furieux son chapeau de pèlerin en direction de la salle violemment hostile. En 1866, il rejoint l’Opéra de Berlin comme premier ténor : il y incarne Tristan, Lohengrin, Walther, Max, Idomeneo, Achille, Jean de Leyde, Vasco de Gama, Ernani, Manrico ou encore le premier Radames berlinois. En 1876, il est Siegmund lors du premier Ring des Nibelungen à Bayreuth. Il marque encore l’histoire du chant wagnérien en étant le premier Tristan et le premier Siegfried américain au Met (respectivement en 1886 et 1888) ; il y retrouve alors sa partenaire berlinoise privilégiée, Lili Lehmann, également présente en 1876 à Bayreuth. Il fait ses adieux à la scène en 1888 à Berlin en Florestan, et disparaît en 1917. Sa voix était d’une puissance extraordinaire, virile, à l’image de sa stature de colosse et de son charisme scénique et dramatique qui faisait forte impression sur les spectateurs. Comme Schnorr von Carolsfeld, la voix était imparfaite, mais il était un liedersinger et chanteur d’oratorios accompli et mémorable.

Hermann Winkelmann nait en 1848 à Brunswick. Il début sur scène dans le Trouvère à Sonderhausen en 1875. Entré en troupe à Hambourg en 1878, il participe aux créations in loco de Rheingold, Götterdämmerung et Tristan und Isolde. En 1882, il est un des principaux chanteurs de la saison wagnérienne dirigée à Londres par Hans Richter. Ce dernier le recommande à Wagner qui en fait le premier Parsifal à Bayreuth l’année même. Winkelmann tient le rôle à Bayreuth jusqu’en 1888 et chante Tannhäuser en 1891. De 1883 à 1900, il intègre la troupe de l’Opéra de Vienne où il chante Parsifal et Tristan, mais aussi Otello, Dalibor ou encore Rodrigue. La gloire et le talent de Winkelmann n’égalent sans doute pas ceux de Tikacek ou Niemann. L’amitié et l’estime que lui portait Richard Wagner rend pourtant cette figure du chant wagnérien incontournable, d’autant plus que le disque naissant en a préservé la voix. Son enregistrement du « Am stillen Herd » en 1900 laisse apparaître un ténor typique de l’ère Cosima : rythme et legato sacrifiés à la primauté du mot, coloration poétique et intonation expressive de chaque mot ; le timbre superbe de mélancolie n’est pas sans rappeler celui de Thomas Moser, les aigus sont clairs et francs, mais beaucoup de scories dans le chant laissent deviner une technique précaire ou une certaine usure (il avait alors cinquante-deux ans) . Cet extrait est repris dans le beau coffret de 12 CD  consacré aux chanteurs de Bayreuth de l’époque 1876-1906, publié par Gebhard et déjà évoqué en ce lieu (3).

Que retenir de ces quatre portraits? Avant tout, la prééminence du jeu théâtral, et plus encore de l’éloquence verbale et du souci de la restitution dramatique par le texte. Tout comme Wilhelmine Schröder-Devrient, Schnorr von Carolsfeld et Niemann étaient de magnifiques diseurs et de grands chanteurs de lieder. Que Wagner ait préféré Schnorr à Tikacek pour Tristan est en soi révélateur : mieux valait pour Wagner un diseur génial mais médiocre chanteur, même obèse, que le plus grand ténor romantique qu’ait connu l’Allemagne ! Voila de quoi réfléchir aux ricanements réservés par la critique contemporaine au style défendu âprement par Cosima en son temps: elle ne se faisait que la garante fidèle des préceptes que Richard Wagner avait défendu et mis en pratique toute sa vie durant.  Aussi, on remarquera que Niemann excepté, tous ces chanteurs étaient avant tout des ténors d’école romantique qui chantaient Gluck, Bellini, Spontini, Weber et Mozart : les moyens exigés par Wagner étaient donc très relatifs, et les deux ténors qu’il porta le plus aux nues, Schnorr et Winkelmann, disposaient d’organes relativement bridés en matière de puissance. La couverture de la fosse de Bayreuth n’était pas gratuite : quand donc interprétera t-on Wagner fidèlement à son esthétique ? Autrement dit, et si la crise du chant wagnérien n’était qu’une crise musicologique et non pas vocale ? Car après tout, les grands chanteurs de lieder ont de tout temps abondé : il suffirait que les Norrington, Gardiner ou même Minkowski s’emparent de ce répertoire pour le rendre à son esthétique première. On pourrait enfin entendre un Wagner poétique et éloquent, dans le luxe de nuances musicales, textuelles et théâtrales requis, et cesser la course aux grosses voix frustes, débraillées et balourdes qui feraient frémir d’horreur un Richard Wagner revenu parmi nous.

 

(1)    Wilhelmine Schröder-Devrient : http://operachroniques.over-blog.com/article-6135944.html

(2)    Ciccimara et l’Otello rossinien : http://operachroniques.over-blog.com/article-6096047.html

(3)    Bayreuth 1876-1906 (Gebhard) : http://operachroniques.over-blog.com/article-5256563.html

 

 

 

 

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Publié dans Oeuvres et artistes

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