La Juive, Bastille, 03/03/2007

Publié le par Friedmund

 

  

Etrange soirée, à dire vrai, commencée avec une heure de retard pour cause d’alerte à la bombe, et très inférieure à celle de samedi dernier. La qualité de la production ne sera certainement pas apparue similaire aux publics respectifs des soirée du 24 février et du 3 mars. La fatigue des chanteurs commence sans doute à se faire ressentir au milieu de cette longue série de dix représentations de cet opéra redoutable pour ses cinq principaux rôles ; le retard de la soirée n’a guère du aider non plus les chanteurs, en concentration comme en repos.

La rumeur d’une possible annulation de Anna Caterina Antonacci circulait ces dernières heures. Elle était au final bien là, mais annoncée souffrante. Visiblement peu à l’aise ou cherchant à se ménager lors du premier acte, son chant s’est détendu progressivement à partir de « Il va venir », nous restituant progressivement toute la grâce de ces phrasés naturels et d’une évidente beauté musicale. Même fatiguée (l’aigu était perceptiblement beaucoup moins libre et facile que la semaine dernière), la Rachel d’Antonacci reste fascinante tant la musicienne est accomplie, tant l’actrice est confondante. Enfin libérée de ses craintes, palpables en début de représentation, la soprano italienne s’est simplement surpassée aux deux derniers actes. Annick Massis m’a semblé également accuser un peu de fatigue vocale, avec des aigus plus durs et des vocalises moins déliées que samedi dernier ; sa scène du III n’offrait d’ailleurs plus tout à fait la même perfection et splendeur vocale.  Robert Lloyd présente lui aussi une fatigue supplémentaire qui achève de retirer tout poids et toute dignité à son Brogni : voix usée, sans rondeur ni ampleur, sans legato ni charisme ; l’acteur ne vaut guère mieux, abusant de gestes caricaturaux et répétitifs qui se veulent sans doute le substitut expressif d’une inconsistance vocale déplorable. Colin Lee était lui frais pour son premier Léopold dans cette production. La voix est moins percutante et insolente que celle de son prédécesseur, John Osborn, mais plus belle et mieux menée, avec beaucoup de délicatesse et d’onctuosité.

La mise en scène de Pierre Audi me semble toujours aussi adaptée, conjuguant ombres et lumières, fastes et intimités, avec pertinence, sans surcharge inutile ni sous-entendus ostentatoires. En seconde audition, mon impression première quant à la direction de Daniel Oren se confirme : excellente lecture orchestrale, fine et dynamique, toujours très équilibrée et sans excès, et qui sollicite merveilleusement les pupitres de l'Opéra, les bois notamment.

L’Eléazar de Chris Merritt nécessite un traitement particulier. Il faut bien le dire, la prestation du ténor américain était ce soir parfaitement inacceptable : tout autre ténor plus anonyme serait sorti sous les huées les plus virulentes, unanimes. Les aigus sont ou ratés et totalement faux, ou bien étriqués, inaudibles et tirés à l’extrême ; le médium est creusé d’un tel vibrato que toute justesse devient aléatoire ; en résultante, toute notion de phrasé devient étrangère à une voix dévastée. Restent la présence physique de l'acteur, évidente, une certaine puissance d’émission dans le médium, quelques beaux (mais rares) moments (surtout au III et au V lorsque le chant laisse la place au récitatif), et le souvenir familier du timbre et de l'impact vocal d’un artiste jadis immense. Dans ces conditions, toute recherche de musicalité ou d’expression dramatique tombe inévitablement à l’eau. La comparaison avec un Neil Shicoff superlatif de présence dramatique et encore en possession de moyens supérieurs samedi dernier en devient nécessairement cruelle. « Rachel quand du Seigneur » a été catastrophique de bout en bout, faux, sans tenue ni ligne, aux aigus ratés systématiques, pour finir en accident sonore sur le dernier d’entre eux… Je souffrais pour notre ténor, impatient de mettre fin à ce supplice, et m’attendait à ce que cet Eléazar soit implacablement livré au bourreau de la bronca ; « Dieu que ma voix tremblante », plutôt bien mené dans ce contexte, avait déjà été accueilli au II par une vraie tempête de huées. Le public, sans doute médusé par l’ampleur du désastre, se partagea entre huées et applaudissements polis, avant qu’une controverse apparemment vive au second balcon, le silence revenu (un esprit spirituel aurait alors réclamé « encore ! »), ne déclenche de nouveaux applaudissements ! A l’évidence, on ne peut huer un Chris Merritt, entré dans la légende lyrique de son vivant ; le public lui témoignera d’ailleurs un succès d’estime chaleureux  au rideau final, qui semble l’avoir beaucoup touché. Cela permettra à ses nombreux admirateurs de repartir avec ce souvenir d’une « dernière » en forme d’hommage plutôt qu’en inutile vindicte : «  nichts ist so hässlich als die Rache », nous enseigne l’ Enlèvement au Sérail.

Il n’en demeure pas moins que je n’ai, de mémoire, jamais entendu un artiste lyrique chanter aussi faux, et avec une telle régularité, tout du long d’une même représentation…  Si le public a su être indulgent et affectueux à l’égard de Chris Merritt, il serait quand même souhaitable, par simple dignité artistique, que notre ténor rende la pareille à son public, et, plutôt que de se faire précautionneusement annoncer souffrant, prenne acte que tout à une fin: il n'est plus temps pour lui de telles prises de rôles.
Je retrouverai pourtant Chris Merritt avec plaisir à Pleyel en mai pour un Herodes dans lequel il sait encore être fascinant. Des rumeurs font également état de son probable Inquisiteur dans le Priigioniero de Dallapiccola la saison prochaine à l'Opéra de Paris: on le devine déjà grandiose.

 

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Publié dans Saison 2006-2007

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