A propos du Quintette en ut majeur D956 de Schubert
La parution d’un dossier de Christian Merlin sur le Quintette en ut dans l’édition de mars de Diapason me fait m’échapper quelques instants du dessein essentiellement vocal de ce lieu.
D’abord parce que s’il est une œuvre musicale qui m’est chère c’est celle là ; elle constitue même sans doute ma partition de l’île déserte. Cette musique fraie avec le surnaturel dans sa beauté, son propos, sa hauteur de vue artistique, simplement. Au risque d’être taxé de propos hâtifs et téméraires, je me permets même d’avancer que c’est là la seule pièce de musique de chambre à dépasser en hauteur les derniers quatuors de Beethoven. La densité et la tension, de ce quintette dépassent tout ce que la musique romantique a pu offrir, et la structure de la composition impressionne par la lisibilité de ses complexité et richesse. Le remplacement du traditionnel second alto des quintettes, par un second violoncelle ajoute un poids orchestral à l’ensemble et permet à Schubert une expressivité, un pathos, sans précédent dans l’histoire de la musique de chambre ; soyons clairs, la constitution de l’ensemble ne suffit pas (Boccherini s’est essayé au second violoncelle également… sans le même résultat, bien entendu), il faut aussi le génie tendre de Schubert bien entendu. Ajoutez à cela la modernité grinçante de son premier mouvement, la grâce apaisée de son second mouvement (qui se déchire pourtant en son centre, si violemment, que rarement musique a paru étreindre autant l’âme), ce troisième mouvement, scherzo ambigu oscillant en permanence entre danse joyeuse et tombeau (et blessé en son centre, comme l’adagio, par une gravité bouleversante), et les mesures conclusives, aux sonorités infernales, du quatrième mouvement, et vous commencerez peut-être à m’accorder quelques circonstances atténuantes à l’aspect définitif et osé de mon propos. Pour l’anecdote, Arthur Rubinstein avait demandé que ce soit ce second mouvement qui l’accompagne lors du voyage ultime, et on le comprend ; cette grâce apollinienne accompagne également à merveille ce beau film qu’est le Nocturne indien d’Alain Corneau, d’après le non moins beau roman d’Antonio Tabucchi.
Surtout, si je délaisse mes divas l’espace d’un temps, c’est que je souhaite apporter une vision sensiblement différente de la discographie de celle, classique, qu’offre Christian Merlin. Ce dernier recommande prioritairement la version de Casals et Prades et celle du quatuor Weller. Ce sont des versions hautement recommandables. Pourtant, je crois qu’elles n’offrent pas la véritable rencontre avec la densité tragique de l’œuvre. Le quatuor Weller (Decca) livre une version classique, viennoise (logiquement, en membres des Philarmoniker qu’ils étaient), trop sage pour tout dire dans sa musicalité parfaitement équilibrée. Casals (Sony) touche a des niveaux d’émotion extraordinaires dans la vibration de son instrument, et la solidarité musicale des visiteurs de Prades (dont Stern et Tortelier) offre des moments d’une rare musicalité ; pourtant, la structure d’ensemble ne me semble pas à la hauteur de l’architecture de l’œuvre. Je récuse également le terme de « convaincant » employé par Christian Merlin en ce qui concerne la vision molle de Blysma et des Archibudelli (Sony), sans tension ni force, tout juste occupée à flatter les sonorités de leurs Guarneri et Stradivarius ; l’octuor des mêmes (Sony également) était d’une toute autre trempe, mais souffrait déjà de ce défaut de vigueur.
Après en avoir entendu une bonne dizaine de versions (dont les Berg, Emerson, ou Melos), deux seules me semblent à la hauteur de l’œuvre et du propos : celle des Hollywood (Testament), citée par Merlin parmi les seconds rangs, et surtout celle des Amadeus 1987 (DG), dont l’oubli dans la discographie de Diapason m’est incompréhensible (d’autant plus que, si ma mémoire est bonne, cette version fut en son temps diapason d’or). Les Amadeus ralentissent le tempo de manière conséquente (55 minutes environ) pour un résultat plastique impressionnant, symphonique et dense, d’une beauté incomparable ; le tragique de l’œuvre est intense, mais comme baigné de lumières. Si le quintette D956 était ma partition de l’île déserte, le disque correspondant serait celui là, assurément. Puisque cette version semble actuellement absente du catalogue, je reporte donc ma recommandation sur les Hollywood, frénétiques, tranchants, tendus à craquer, osant une fièvre sans comparaison dans la discographique, sans rien perdre d’une précision diabolique, et plastiquement superbes ; le couplage offert, la Verklärte Nacht de Schönberg, souligne encore, par apposition, le propos diablement moderne et fascinant du Schubert des Hollywood.
Quelle que soit la version, je ne saurais trop recommander à qui ne connaîtrait pas cette œuvre d’en précipiter la découverte : il est des chefs-d’œuvre qui illuminent une vie, et le quintette en ut en fait partie, à rang égal avec les opus les plus élevés de Bach ou Beethoven.