La Pietra del paragone, Châtelet, 28/01/2007

Publié le par Friedmund



Je reviens très déçu, pour ne pas dire plutôt furibard de cette Pietra del Paragone du Châtelet, clinquante, scéniquement pseudo branchée, et musicalement plutôt médiocre. Mais j’anticipe.
La Pietra del Paragone reste une rareté, en dépit de sa célébrité passée et des louanges toutes particulières de Stendhal. Aussi grand, et pour moi cher, soit l’écrivain, on relativisera ses avis musicaux qui voyaient, par exemple, le Figaro rossinien supérieur à celui de Mozart. Cette création scaligère d’un Rossini de vingt ans est néanmoins très intéressante, quoiqu’elle brille plus par son livret original et bien dessiné plutôt que par sa musique encore très générique. L’intrigue offre des décalages de points de vue, d’humeurs et de plans à souhait pour des protagonistes moins stéréotypés qu’à l’habitude, gages d’un potentiel théâtral certain.

Las, la mise en scène unifie tout dans une optique vidéo aux gros plans permanents et à l’atmosphère de bandes dessinées vite lassante.  La scène, réduite à sa seule fonction d’alimentation des images projetées, n’existe plus ici. La technologie utilisée est celle des présentations météo télévisuelles, à savoir une séparation entre des corps captés sur un fond bleu neutre, et un cadre virtuel de décors dans lequel on les plonge.  La démarche vidéo n’a donc plus rien à voir ici avec les usages qu’ont pu en faire précédemment un Ronconi ou un Viola : la vidéo n’est pas apposition, mais but premier, la scène cessant d’avoir tout intérêt propre si ce n’est de mettre en oeuvre les ficelles du procédé. La nature même de la démarche prive de la sensation de spectacle vivant : pour peu on se croirait dans un cinéma avant-guerre, lorsque la bande musicale était jouée dans la salle.
Si le principe est en soi déjà réducteur et frustrant, ce que la mise en scène en fait ne vaut guère mieux. Cette succession de gros plans, de gags grossiers ininterrompus à un rythme d’enfer, prive de toute respiration et finit par harceler : tout semble lourd, grossier, et surtout irrépressiblement aliénant. L’esprit ne vaut guère mieux : cette ambiance de caricature ruine tous les arrières plans ou plages mélancoliques, tendres, ou émouvants de la partition, ramenant l’œuvre à une gigantesque farce de comique lourdingue. Tout l’humour pétillant du style rossinien est réduit à une pâte indigeste que l’on nous demande en sus d’ingérer comme serait gavée une oie, oubliant au passage que sa force tient d’une structure qui sait relâcher savamment son rythme périodiquement, pour mieux l’endiabler à nouveau ensuite. Formulé expéditivement, c’est une véritable trahison du mécanisme de ce melodramma giocoso, transformé ici en une farce uniforme et finalement plate.

Le cirque étant contagieux, cette mise en scène provoque de surcroît des rires permanents du public, jusque dans les moments où l’attention devrait se porter prioritairement à la ligne de chant : le quatuor, pourtant piano et très vocalisant, du premier finale a été intégralement couvert des manifestations de satisfaction du public, enchanté de ne laisser en paix aucune plage de la partition. On ne lui en voudra pas outre mesure, la qualité musicale de la matinée n’appelant en rien à la sanctuarisation de ce que l’on nous donnait à entendre.


Jean-Christophe Spinosi
, à la tête de l’Ensemble Matheus, offre de belles teintes orchestrales, souvent fines et plaisantes. Pourtant, cette direction insatisfait globalement par son manque de dynamisme, d’énergie, de simple vitalité en fait : tout cela sonne platement, et achève de renforcer le sentiment que l’orchestre n’est mobilisé que pour l’illustration sonore de la vidéo.
La distribution n’incite pas plus au bonheur. Evacuons tout de suite les performances de Jennifer Holloway (Aspasia), Laura Giordano (Fulvia), Joan Martin-Royo (Macrobio) et Christian Senn (Pacuvio), globalement insatisfaisants, sans saveur musicale ni verbale ; l’image et la direction d’acteurs flatteuse permettront de sauver les apparences. François Lis est éminemment sympathique en Astrubale, mais on chercherait en vain la couleur, le charisme vocal, et tout simplement le style rossinien nécessaire à un rôle taillé sur mesure pour l’immense Filippo Galli. Ce n’est certes pas indigne, mais ce n’est tout simplement pas ce que l’on attend ici ; on regrette que la production parmesane n’ait pas ramené Michele Pertusi dans ses bagages. José-Manuel Zapata est en comparaison infiniment plus à sa place : la voix est claire et agréable, le style adapté, mais la voix ne déploie pas le panache et les suraigus flamboyants des plus grands ténors rossiniens. Sonia Prina est la grande bénéficiaire de la vidéo : sa vis comica théâtrale arrive à masquer que la tessiture de Clarice l’asphyxie plus d’une fois dès que le registre grave est trop sollicité. Comme pour Lis et Zapata, et plus encore le quatuor des scélérats, il est fort à parier que, privée de la vidéo et de ses gros plans, sa prestation serait apparue bien fade et privée de panache.

Il est amusant de noter que la critique et le public, si prompts à dénoncer la dictature de l’image lorsque le propos scénique fait l’objet d’une réflexion intellectuelle, ovationnent comme rarement  avec ce spectacle la pire dérive possible de cette même dictature visuelle : l’annihilation de la scène et de la présence physique des chanteurs! Le Châtelet, scène lyrique encore il y a quelques mois glorieuse et prestigieuse, semble confirmer après ses pâles Lopez et Bernstein son tournant vers le music-hall… Tout du moins, ce spectacle aura été, j’imagine, pour une majorité du public un franc moment de distraction, et Rossini n’avait pour cette œuvre pas d’autre dessein. Pour autant, je suis persuadé que ce répertoire est d’autant plus attrayant qu’on en flatte les pétillements et qu’on le débarrasse de tous les relents de graillon reniflés si péniblement cet après-midi.

 

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Publié dans Saison 2006-2007

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