E questo ancora sangue d'un Vargas !
Il se trouve que comme la plupart des mélomanes, j’ai toujours quelques mesures en tête. Le hasard, ou plutôt la force du destin, a voulu qu’hier, à quelques mètres de ma boulangerie habituelle mon esprit s’accapare subitement de cette phrase d’Alvaro : « è questo ancora sangue d’un Vargas ! ». Un sourire ironique m’a saisi immédiatement, tant cette phrase était incongrue, et plus encore sur un trottoir parisien, sous la pluie, à la recherche d’une viennoiserie avant de s’engouffrer dans un métro.
Il faut dire que cette réplique d’Alvaro est quand même particulièrement gratinée. Ma première réaction a été de me dire que l’opéra avait aussi ses nanars. Mais en l’espace de quelques millisecondes mon esprit s’est révolté : la Force du destin reste un des chefs d’œuvre du répertoire ! Après quelques secondes de confusion, la question de la définition du nanar lyrique était en route.
Quels sont les ingrédients du parfait nanar cinématographique ? Une histoire sans intérêt, de mauvais dialogues, une bonne dose d’invraisemblable et des effets appuyés bien caricaturaux forment une recette éprouvée ; un soupçon de vulgarité ne saurait également nuire. Appliqué au monde de l’opéra, cela signifie que l’on peut verser allègrement les deux tiers du 19ème siècle dans la marmite, tout particulièrement le cœur du répertoire italien et français. Paradoxalement, les répertoires les plus littéraires, je pense notamment à la tragédie lyrique et le répertoire le plus moderne déclenchent beaucoup moins l’enthousiasme des foules lyriques.
Un esprit logique et non averti en déduirait certainement que le public d’opéra est avant tout grossier et inculte, contrairement aux esthètes du septième art. Je connais des contre-exemples en trop grand nombre pour céder à cette facilité. Il faut bien admettre que des intelligences remarquables peuvent encore croire au Trouvère sitôt le rideau levé.
Examinons un peu des éléments précédemment cités comme caractéristiques d’un nanar. Un soupçon de vulgarité ? Rien de mieux à l’opéra pour lâcher ses instincts primaires : vive le contre-ut ! Des effets caricaturaux ? Mais c’est là le terreau le plus fertile à l’exploit vocal : contrairement au jeu de l’acteur, le chant du soliste appelle à la démonstration. Invraisemblable ? Les états d’âmes et le chant correspondant n’en seront que plus spectaculaires ou commotionnant ! Bref, il faut bien s’y résoudre, les pires écueils du cinéma forment les meilleures conditions du succès d’un opéra. L’originalité de l’intrigue n’est même pas nécessaire : le barbon cocufié, la reine décapitée, le manichéisme le plus grossier, ou le triolisme amoureux le plus banal mis à toutes les sauces feront largement l’affaire, du temps que le spectaculaire vocal et émotionnel sera à l’œuvre.
La notion de spectaculaire pourrait faire penser qu’après tout l’opéra a, comme le cinéma, ses genres : du grand spectacle hollywoodien avant tout distrayant et de l’art plus recherché au matériau intellectuel plus affirmé. C’est en partie vrai. Il est autant de points communs entre Hérodiade et Wozzeck qu’entre Ben-Hur et Le Mépris : un seul, le partage d’une forme générale artistique suffisamment large pour que s’y expriment des recherches (et des attentes) extrêmement diverses.
Pourtant cela ne résoudra pas mon problème pour la Force du Destin. Car il n’est pas ici question que de distraction et de spectaculaire : voila une musique raffinée, des personnages au prise avec une histoire invraisemblable et pourtant plus vrais que nature et profondément émouvants. La musique de Verdi nous fait croire à ce drame dès qu’elle s’exécute : s’il est des nanars lyriques, ils sont avant tout dans le manque d’intelligence de transformation des émotions en musique suggestive. Que récolterait cette histoire filmée, avec tels dialogues et les meilleurs acteurs du monde ? Un fou rire général, au mieux.
D’ailleurs, ces opéras invraisemblables passent mal la scène : le Trouvère, excitant à l’écoute, souffre de la mise en scène littérale qui en fait ressortir tout le prosaïsme là où la musique flatte l’onirisme ; Aïda résiste mieux, un certain exotisme pictural, s’il est bien pensé, étant propre à reconnecter l’imaginaire à la musique. J’en tire pour principale conclusion que le son possède des vertus de suggestion bien supérieure à l’image imposée. Nos rêves se formant d’images avant de se composer de sons, cela n’a après tout rien d’étonnant : l’image imposée est castratrice.
Ceci posé, il est d’autant plus paradoxal que le public épris du répertoire lyrique le plus traditionnel soit justement souvent le plus conservateur en matière de mise en scène. Ce répertoire a plus que les autres besoin de s’affranchir de la littéralité pour laisser s’exprimer la force de la musique. Il n’est donc pas étonnant que cette catégorie du public soit aussi bien souvent le plus frustré par les mises en scènes présentées. Que le discours scénique soit fidèle ou iconoclaste, il reste tentative de discours. Le répertoire traditionnel a tout au plus besoin d’ambiances.
Bob Wilson serait-il le metteur en scène idéal pour la Force du Destin ?