Schizophrénies wagnériennes

Publié le par Friedmund



Je regrette de ne pas avoir pu me rendre disponible pour le Meistersinger parodique donné à Chaillot. Il est des horreurs qu’il faut voir, ne serait-ce que pour avoir le droit de s’y attaquer ensuite avec toute la bonne foi et les arguments nécessaires. Faute de matériau, et sans trop d’envie de condescendre à m’attarder sur le sujet, je préfère faire œuvre d’un peu de pédagogie wagnérienne. Commençons donc par un sujet simple : le trouble de l’identité chez les personnages wagnériens. En préparant ce petit sujet, j’ai été saisi en dressant la liste des malades : pratiquement tous les personnages principaux des opéras de Wagner sont fortement atteints. Voyons dans le détail les différentes formes que prennent les schizophrénies wagnériennes.

  

Identité(s) ?

 

Difficile de ne pas évoquer Tannhaüser pour commencer : ses errances entre Venus et Elisabeth représentent le cas le plus évident de cette schizophrénie sévère du personnage wagnérien. Ce serait oublier que Venus et Elisabeth en sont une forme peut-être moins apparente mais tout autant éloquente : voila une sainte dévorée de plaisir, et une putain qui s’attache ! Bien sûr, on pourra dire que ces deux femmes ne sont jamais que la projection de la bipolarité maladive de notre héros. Quand même, au bout du compte, cela fera bien trois malades… Et il faudrait creuser un peu du côté de notre ami Wolfram : la pathologie est cela dit moins sévère me semble t-il, tout juste fortement névrotique.

 

Le cas de Tannhäuser est loin d’être isolé. Que l’on pense à Klingsor, doublement meurtri de ne plus pouvoir être saint et d’être condamné à être chaste, ou bien sûr de Kundry, si changeante d’un pic des Pyrénées à l’autre ! On pourrait également évoquer Lohengrin, cette scène de la chambre étant trop caricaturale pour être honnête : et si le mystère du Nom était un prétexte bien pratique à ne pas arbitrer entre le Graal et la chair ?

Puisqu’on parle du Nom, il revêt chez Wagner une importance d’autant plus grande qu’il n’est pas l’évidence même. Qu’est-ce pourtant que l’identité si ce n’est pas de pouvoir se nommer ? Le « Nenne mich du, wie du liebst, dass ich heisse » de Siegmund ne saurait résoudre Sieglinde à s’en arrêter là. Tout autant que Elsa ne se contentera pas de « Schützer von Brabant » au moment le plus intime. La liberté absolue de nommer, ou l’interdiction d’utiliser le nom produisent une même frustration : quelle évidence pourtant que de vouloir savoir qui est l’autre. Le Holländer seul peut se permettre de ne pas avoir de nom : il est le seul cas de son espèce sur les sept océans. Cela ne nous empêchera pas de noter qu’il aurait aussi pu en avoir un, en nuançant toutefois : nommé il cessait d’être mythe, et perdait donc nécessairement de son impact, ein Mensch wie alle.

Pour ne rien arranger, le nom wagnérien est souvent un simple artifice verbal. Parsifal, Siegfried, Siegmund, sans parler des walkyries, portent toujours des noms à construction, signifiants et descriptifs d’une personnalité, pas d’une identité. Lourd héritage à porter, on comprend aisément que certains s’emmêlent un peu les pinceaux : Tantris et Fal Parsi, sans doute encore bien retournés, ne me contrediront pas. Quant à ce Wälsung partagé entre le Friedmund qu’il voudrait être, le Frohwalt qui ne lui déplairait pas, et ce Wehwalt qui lui colle à la peau, on entend qu’il se sente marginal dans la société des hommes. On l’excusera : l’héritage de Wotan alias Wälse alias Wanderer ne s’est pas limité à une seule épée dans un frêne… Heureusement pour notre Wälsung, il s’incarnera enfin en se nommant, renouant doublement avec ses origines et sa vérité, par le nom assumé d’une part, et les retrouvailles familiales de l’inceste d’autre part. Siegmund ne représente d’ailleurs pas un cas isolé d’enfant abandonné dans l’œuvre wagnérienne. L’absence d’un parent est récurrente, et, curieusement, de la mère des héroïnes wagnériennes tout particulièrement. La liste des orphelines de mère est en effet bien fournie : mais où sont donc les mères de Senta, Elsa, Eva, Sieglinde ? Sans compter les walkyries qui n’ont qu’une demi mère car celle-ci aussi leur grand-mère, et, de surcroît, bien que vivante, remplacée auprès de leur père par une belle-mère. On imagine bien Loge jouer les psychanalystes au Walhall… d’ailleurs d’où vient-il ce Loge sans origine, trouvé indompté sur un rocher ?

 

Pour les hommes ce sera plus simple. L’absence de la mère n’est pas tacite, mais exprimée : mieux, pour Siegfried, Tristan ou Parsifal, elle est ressort dramaturgique. Lohengrin se distingue encore. Il se rattacherait plus à la catégorie des femmes : qui est donc sa mère ? Tout comme Siegmund, Siegfried et Parsifal, Tristan se retrouvera dès le plus jeune âge orphelin de ses deux parents ; il sera même, à l’instar de Siegfried, le responsable de la mort de la mère dès sa naissance. Parsifal se contentera de faire mourir la sienne de chagrin quelques années plus tard. Cette figure de la mère disparue omniprésente chez Wagner est troublante, lorsque l’on sait que son propre problème identitaire provenait d’un questionnement lié à l’identité réelle de son père : s’il est un praticien parmi mes lecteurs, un avis professionnel sur la question m’intéresserait tout particulièrement. Reste encore à traiter le cas de Frau Grimhilde, qui réussit à s’unir tour à tour à Gibich et Alberich (regrets éternels que Wagner ne nous ait pas présenté cette femme qui choisissait tels amants aussi radicalement différents), laissant Hagen avec des problèmes de demi-fratries bien pénibles à gérer. Que Gunther et Gutrune soient aussi orphelins est un des moteurs de l’intrigue de Götterdämmerung. J’ai déjà invoqué l’inceste dans le Ring, je ne m’y attarde pas plus : il est des généalogies trop fastidieuses à établir. Par contre, je note que la chose n’est pas circonscrite au seul Ring : Eva envisage brièvement la possibilité de noces avec son père spirituel Sachs, Telramund a considéré d’épouser sa fille adoptive, et Tristan, à l’instar de Siegfried, ne trouvera pas mieux que de coucher avec sa tante. Drôles de familles !

 

Le trouble de l’identité ne s’arrête pas pour autant chez Wagner à ces considérations purement familiales. Même sans celles-ci, il faut encore avoir le goût du travestissement, mieux de l’usurpation d’identité : Tristan vogue blessé et incognito sous le pseudo de Tantris, Wälse part s’amuser sur terre tel un vulgaire Zeus, et Siegfried prend la place de Gunther. On notera que dans ce dernier cas, la première usurpation en mène à une seconde : Gunther dérobe ainsi à Siegfried son rôle d’époux de Brunnhilde. Que le Tarnhelm, qui permet également à Alberich de se réduire en crapaud ou à Fafner de jouer les dragons, ait atterri dans l’univers de Wagner plutôt que dans celui d’un autre ne nous surprendra naturellement guère. Aux usurpations d’identité, il faut aussi ajouter chez Wagner celles de fonction: Kundry joue les servantes chez Amfortas, le Hollandais les riches marchands, Wotan le clochard aux abords de Neidhöhle, et Melot se pare des habits de l’ami fidèle. Même Beckmesser aura réussi à se faire passer pour un maître ! Quant à Loge n’en parlons même pas.

 

L’identité sociale est d’ailleurs tout autant trouble pour nos personnages bien aimés. La double carte fait fureur : Tannhäuser et Kundry naviguent entre des bords bien opposés, Klingsor avait d’abord tenté de prendre sa carte au Graal, Lohengrin perd tous ses moyens en terre étrangère, Alberich fréquente autant le Nibelheim que les Gibichungen, Wotan à un foyer chez les humains, Melot fait double jeu, le noble Stolzing s’amourache d’une petite bourgeoise (mais où sont donc ses parents à celui-là !),  et Loge (toujours lui !) est partout à la fois. 

 

Conclusion  

 

« Nicht Euren Ahnen, noch so wert

nicht Eurem Wappen, Speer noch Schwert,

dass Ihr ein Dichter seid,

ein Meister Euch gefreit

dem dankt Ihr heut Eu’r höchstes Glück. »

 

« Ce n’est pas à vos aïeux, si méritants soient-ils,

ni à vos armoiries, votre lance ou votre épée

que vous devez maintenant votre plus grand bonheur,

mais à votre qualité de poète,

reconnue par un maître. »

 

Heureusement que Sachs, en adoubant Stolzing, est là pour nous indiquer que l’art allemand est avant tout l’affaire d’identités artistiques individuelles plutôt que d’identités enracinées dans une tradition dominatrice immuable et atavique. On n'en n’aurait sinon pas reconnu notre Richard Wagner. Et tant pis si certains ne savent ou ne veulent lire.

   

Post-Scriptum

 

Juste pour le plaisir d’un petit coup de griffe, ladite parodie présentée à Chaillot semble se préoccuper de l’aspect pathologiquement allemand de l’œuvre de Wagner. Je vous laisse goûter l’ironie de cette réflexion rapportée par René Solis dans Libération : « ses références le plus souvent strictement allemano-allemandes demeurent terriblement cryptées pour des spectateurs non germanistes. » Frank Castorf se serait-il aussi lui-même trop uniquement rivé à la culture allemande?

   

 

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Publié dans Oeuvres et artistes

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