Iphigénie en Tauride, Garnier, 15/06/2006
Je reviens de Garnier, subjugué par la qualité musicale de la soirée. Les sonorités que tirent Marc Minkowski de son orchestre sont épatantes, des déferlements agressifs de "Dieux qui me poursuivez", au temps suspendu dans les pianissimi toujours timbrés et bien soutenus de "O malheureuse Iphigénie". Je ne saurais trop que plus louer des couleurs somptueuses, de ce dramatisme affirmé (le théâtre est clairement dans la fosse), de l'élégance et du raffinement général qui s'en dégagent, ou de cette vigueur rythmique admirable. Du très grand art, plus tendu et plus fin encore que dans sa merveilleuse intégrale. En plus Susan Graham et Yann Beuron sont l'un et l'autre fabuleux: le malheureuse Iphigénie de la première fut accueilli d'un silence de plusieurs secondes avant que n'éclate l'ovation, et le second est quasi parfait; les deux clefs de fa sont plus quelconques, mais très honorables.
Vient la mise en scène... C'est moins mauvais que ce que je craignais. C'est du théâtre bien léché, bien pensé, assez virtuose dans ses effets, impressionnant même parfois... En ces périodes de baccalauréat, je dirais qu'il y a de la personnalité et du style, ou plutôt un style, que c'est théâtralement d'un indubitable professionnalisme, mais que malheureusement c'est complètement hors sujet, et doublement. Premièrement, Krzysztof Warlikowski ne semble détecter pas les ressorts théâtraux qui peuvent être tirés de la musique de Gluck, qui a beau être élégante comme il le note, mais est tout sauf stérilement poudrée: rendre insignifiantes et prosaïque la tempête initiale ou toute la scène du sacrifice, quand même... Deuxièmement, surtout, Warlikowski nous fait peut-être un récit des naufrages de la vieillesse, mais quel rapport avec Iphigénie? Ramener les Atrides à une petite vieille qui revoit ses images familiales est quand même pour un metteur en scène suicidaire et revient à se couper des ressorts fabuleux de la puissance du mythe, de la force de la tragédie grecque ; et surtout de deux des personnages les plus extraordinaires issus de l'imaginaire culturel occidental. Drôle de philosophie théâtrale que de ramener la puissance inconsciente du mythe à des considérations quotidiennes. A fortiori quand on se pique de considérations analytiques à grand coup de miroirs réfléchissant à l'infini ou d'illustration freudienne de l'Oedipe d'Oreste qui viole explicitement sa maman sur scène (ce qui est quand même une autre histoire...).
Pour parachever l'échec de cette mise en scène, je note la vanité qui consiste à dénoncer les conventions en les remplaçant par d'autres conventions, autres certainement, mais conventions quand même: pendant combien de temps encore va t-on devoir supporter des Iphigénie pouffiasses à chaussures rouges compensées se vautrant sur leur matelas? La provocation gratuite et stérile du lancement de roses sur scènes d'une loge à l'arrivée de Thoas, dérision affirmée des conventions de l'opéra, illustre la vanité du propos, le besoin de se donner une contenance par la provocation. Dommage, l'artiste Warlikowski ne semble pourtant guère en manque de potentiel et d'inspiration.