Minkowski - Norman, Châtelet, 30/06/2006

Publié le par Friedmund

De retour de la soirée, je vais essayer de me livrer à l'exercice du commentaire, bien difficile et périlleux aujourd'hui...

Des suites d'Orphée, je dirai simplement que c'était beau, bien léché, et surtout étonnamment lent, desservant les Furies, mais procurant lors des Ombres Heureuses une sensation de voluptueuse et délicate apesanteur.

Les Nuits d'Eté sont en effet difficilement réductibles à quelques commentaires simples. Dès la Vilanelle, toutes les contradictions de la prestation de Norman apparaissent: le timbre reste suffoquant de beauté, le souffle est devenu court, la justesse est absente une note sur deux, l'art du mot et de la nuance reste immense... le tout résultant en une alternance de phrasés, ici triviaux et musicalement affreux, là d'une élégance, d'une grandeur touchant à l'ineffable. Le Spectre de la Rose, commençant par des phrasés magiques, des subtilités à laisser sans voix, pour finir dans le scabreux est à l'image de la qualité de l'interprétation du cycle, se dégradant au fur et à mesure de l'avancement des numéros. Le grand écart entre l'inacceptable et le génie musical pur et simple en alternance, m'a laissé à la fin désemparé, applaudissant du bout des doigts, partagé entre le désir d'ovationner les instants de pure grâce entendus et le désir de restreindre tout applaudissement au néant poli... car, diable, on ne hue pas une Norman!

Dido and Aenas ne posera pas ces problèmes: Norman y présente les mêmes approximations de hauteur, mais le ton est souverain, l'émission moins mise à mal, et sa scène finale est somptueuse, couronnée d'un ultime phrasé d'un autre âge. A ses côtés, la distribution frôle la perfection: Palmer saisissante, campant dès ses premiers mots un personnage puissant et fortement évocateur; Wall de sa voix infiniment lyrique et pure dessine une Belinda toute en lumière et en sensibilité, splendide; Braun, viril et élégant Enée, est simplement excellent; Banks très honorable en Sailor; Jaroussky emplit la salle de la soie et de la lumière de sa belle voix, somptueux Spirit. Minkowski les entoure d'un écrin orchestral toujours beau, émouvant et riche de couleurs dans les mouvements lents, articulé et mordant lors des moments d'animation orchestrale plus vifs, et dispose de choeurs admirables. Un très bon moment, intelligemment mis en espace, avec peu de moyens, mais pour un résultat très satisfaisant.

Quoi que l'on puisse penser de la prestation de Norman, chantait ce soir un des derniers monstres sacrés de la scène lyrique, peut-être la dernière des Divas, fascinante et magnétique dès son entrée en scène, dès la première note émise de sa voix unique, sans parler des traits de génie expressifs et musicaux apparaissant ci et là. Tel charisme n'existe quasiment plus sur les scènes lyriques, et on finit par comprendre les tonnerres d'applaudissements, les rappels à ne plus en finir (six, sept, je ne sais plus...) d'un public scandant le nom de Jessye toutes lumières allumées.

On n'a pas tous les soirs rendez-vous avec un mythe vivant, a fortiori l'un des derniers. Après avoir croisé dans la même salle la meilleure soprano du monde quelques jours plus tôt, on ne peut que se joindre à Minkowski pour remercier Monsieur Brossmann de tant de bonheurs.

 

 

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Publié dans Saison 2005-2006

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