Simone Boccanegra, Bastille, 07/05/2006

Publié le par Friedmund

 

J'ai beaucoup aimé cette mise en scène de Johan Simons si violemment contestée par le public et la critique. Simone Boccanegra brille d'une musique superbe dans sa version révisée, mais, malgré le coup de peinture ultérieur de Boïto, le livret de Piave reste des plus improbables et abracadabrantesques. Du moins campe t-il cinq personnages forts, tant bien même le contexte dramatique dans lequel ils se débattent est bien vide. Simons imprime une cohérence à l'oeuvre, que l'on aime ou que l'on n’aime pas, mais qui me semble forte. Et qui surtout con D'estrades en estrades de meeting politique, vide au prologue après l'ultime meeting de la campagne de Fiesco, ou bien sa coulisse lors des ultimes scènes lorsque le privé l'emportera sur le public, sa mise en place « élections italiennes 1980 » fonctionne parfaitement, y compris dans le mouvement de foule. J'ai lu ci et là que la direction d'acteurs est absente: je m'inscris vigoureusement en faux. Boccanegra et surtout Fiesco trouvent gestes et attitudes permanentes, pleins de vérité dans leur époque transposée, et avec des postures théâtrales naturelles pas si fréquentes sur les scènes lyriques; leur duo final plein d'affection enfin sans fard et sans rivalité était fort émouvant. Le décor de tribunes gigantesques et de paillettes apporte la majesté requise par le Prologue ou la scène du conseil, bien que dans une optique évidemment très personnelle. Le rideau pailleté sait apporter à la première partie du I une ambiance différente, permettant d'éloigner le politique (puisque l'on y parle avant tout sentiments), et le strass évoque parfaitement pendant l'air d'Amelia les reflets du soleil sur la mer. Enfin, la force du retournement lors du troisième acte de l'estrade, pour donner place à la coulisse, est tour de théâtre qu'une mise en scène d'époque n'aurait su apporter. Relativisons mon propos : il ne s’agit sans doute pas d’une mise en scène d’exception. Mais, pour un coup d'essai, Johan Simons s'en tire de manière fort intéressante en dépit de certaines maladresses. Il ne s'est pas présenté au rideau final: dommage, j'étais près à l'applaudir très chaleureusement pour contrecarrer les huées qui se préparaient.

 

Le plateau vocal est des plus satisfaisants. Carlos Alvarez possède indubitablement la voix de Boccanegra. Pourtant, constat déjà formulé pour ses précédents Posa et Iago parisiens, le baryton manque de mordant et de charisme pour s'imposer vraiment dans un rôle si exigent et dramatiquement prépondérant. Chaque fois que le rôle demande avant tout legato et tenue de la ligne, la splendeur du timbre et la musicalité sont remarquables ; chaque fois que l'ampleur et le mordant sont requises en priorité, ce Boccanegra tombe un peu à plat. Dans les nombreux face à face de Boccanegra et Paolo, Frank Ferrari prend significativement l'ascendant: plus j'entends ce baryton, plus je le trouve remarquable, et d'une présence scénique toujours forte. Ferrucio Furlanetto est également une figure bien connue: le timbre est superbe, l'acteur toujours marquant. Son Fiesco n'a pas le legato et la superbe des plus grands, mais il n'en demeure pas moins une somptueuse basse verdienne au fil des années. Son lacerato spirito est superbe. Stefano Secco fait plus que remplacer Neil Shicoff : son Adorno est remarquable de puissance, de beauté de timbre, d’élan, de facilité. Chaleureux et sans excès, Secco a dominé le plateau de bout en bout : après la belle découverte de Giuseppe Filianoti la saison dernière au Châtelet, verrions nous enfin le bout du tunnel de la pénurie de ténors italiens sur les scènes ? Ana Maria Martinez représente la nouveauté de la production : lirico aussi agréable à voir qu'à entendre, sa voix est chaude et facile. L'ampleur, la texture et le timbre de la voix portent sans doute Ana Maria Martinez plus volontiers du côté de Mimi ou de Gilda, et Amelia Grimaldi représente sans doute une forme de limite.

 

La direction de Sylvain Cambreling m’amène à peu de commentaires. Le rendu musical est très lisse et fin, mais terne et sans mordant. Cette direction, qui se veut sans doute avant tout châtiée, a aussi peu à voir avec Verdi qu’avait à voir avec Prokofiev celle du même chef pour l'Amour des Trois Oranges. Dans les deux cas, le manque de relief et d’électricité est en cause. Cette direction est sans aucun doute très correcte et d’un fin musicien, mais peut-être pas tout à fait à la hauteur de ce que l'on est en droit d’attendre de la scène parisienne pour un tel ouvrage.

 

Bref post-scriptum : le public des premiers rangs du parterre s'est esclaffé de rires et de commentaires acides à de fréquentes reprises pendant la musique. Une des forces du discours parfois peu diplomate de Gérard Mortier est bien qu'il repose sur une part de vérité difficilement discutable : les premiers rangs de Bastille sont infréquentables. De manière amusante, les quelques personnes qui ont essayé d'applaudir entre le Prologue et l'Acte I se sont fait rabrouées par la salle, qui a applaudi la fin du trio du II, mais pas la fin de l'acte trois minutes plus tard... Allez comprendre!

 

 

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Publié dans Saison 2005-2006

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