Cosi Fan Tutte, San Carlo, 26/03/2006
Pénétrer le San Carlo pour la première fois est nécessairement en soi une expérience enivrante, avec tout le charme des premières fois d'exception. Arriver de Castel Nuovo et voir le Palazzo Reale et le San Carlo aux fenêtres allumées sur ce vaste parc attise les désirs et les fantasmes les plus fous, les souvenirs de Rossini et surtout de Stendhal n'étant certes pas les moindres pour moi. Passés une entrée, des couloirs et des escaliers qui pour être de marbre n'en sont pas moins quelconques, vient l'éblouissement de découvrir cette salle majestueuse, toute de rouge et de lumières éclairées. La perspective du sixième étage est étonnante, tant cette salle, d'une superficie relativement modeste en rapport avec ses pourtant trois mille places, semble toute faite, dans son magnifique fer à cheval, d'une hauteur vertigineuse, à tous les sens du terme; peu enclin au vertige, je me permets de signaler aux amateurs éventuels que la proximité du plafond des loges du dernier étage opposée à la hauteur de la salle nous ont fait, à ma compagne et à moi-même, ressentir à certains moments de vrais malaises jamais rencontrés pourtant dans les hauteurs les plus escarpées de Garnier ou de la Scala. Le foyer m'a semblé très décevant par rapport aux plus beaux, Garnier et Vienne en tête: bonne excuse pour passer l'entracte au parterre, émerveillé de cette salle si envoûtante, tout plein du fantasme de cette salle intacte qui vit Bellini, Rossini, Donizetti ou Verdi, et de cette scène parcourue par tout ce que le chant italien a connu de plus prestigieux depuis plus de deux siècles, des Nozzari, David, Colbran, Garcia, Malibran, Galli ou Rubini, jusqu'aux Callas, Tebaldi, Corelli ou Bergonzi, en passant bien sûr par l'enfant du pays par excellence, Caruso.
Mais revenons à la musique, car dimanche soir, c'était soir de première au San Carlo, qui a confié cette saison à un même metteur en scène, Mario Martone, et à un même décorateur, Sergio Tramonti, le soin de monter la trilogie Da Ponte pour le 250ème anniversaire de la naissance de Mozart. Il était intéressant de voir cet opéra dans les lieux de son action, Naples, et avec une équipe essentiellement italienne. Enfin, Cosi fan tutte reprend ses couleurs de dramma vraiment giocoso, voire mieux d'opéra napolitain : ici pas de cruauté, ni de tragédie sous-jacente, mais un vrai théâtre, vivant, heureux, où les émotions peuvent être intenses, mais ou tout le monde, j'anticipe, finit dans un même lit. Le rire est fréquent, les gags affluent, mon préféré étant le retour des officiers qui se trompent de partenaires, avant de se reprendre in extremis, pour révéler la supercherie. Dès le début, deux lits et quelques accessoires annexes font état d'un décor unique, où seule une fausse fenêtre peinte d'un ciel bleu posé sur la scène nue fait objet de fond de décor. Symboliquement, les deux lits sont rapprochés pour les noces et entourés de voiles blancs, et la réconciliation faite, les deux couples initiaux se retrouveront enfin deux à deux, joyeux et détendus, sur le même lit... le second lit et couple juste accolés. On ne saurait mieux dire la chose. La nudité du décor sait suggérer par des projections d'ombres et de lumières tamisées, ici les feuillages du jardin, là les ombres de la nuit, et toujours les heures du jour et de la nuit si essentielles à l'atmosphère et à l'action de Cosi fan tutte. Le mouvement de Fiordiligi et Dorabella sur leur balançoire parmi les ombrages me restera comme un magnifique souvenir poétique lors de Ah che tutto in un momento. Etonnamment, l'esprit de la mise en scène étant tout autre voire opposée, j'ai relevé de nombreux points en commun avec la mise en scène de Chéreau: l'utilisation de la salle comme espace et le recours à des avancées latérales de la scène, la nudité du décor au profit des accessoires, une entrée du choeur lors de Secondate aurette amiche quasi similaire dans l'espace, un Guglielmo énervé et dépité lors de son Donne mie, et puis ce grand moment d'accolade générale et d'embrassements avant le sextuor final etc. Serait-ce que la mise en scène de Chéreau est déjà devenue un classique ? En tout cas, le génie de Chéreau nonobstant, et dans Cosi fan tutte il était grand, j'avoue que si la mise en scène de Mario Martone ne saurait prétendre à de telles hauteurs, je suis bien plus à l'aise avec le fond de sa mise en scène qui refuse de voir en cet ouvrage une tragédie aux blessures irrémédiables mais seulement une folie du coeur bien vite pardonnée car telle est la nature humaine, et qu'en toute chose il convient de philosopher.
Un bonheur ne venant pas seul, la fosse a trouvé un chef en parfaite harmonie avec la scène: direction vive, tempi idéaux, bouillonnement orchestral, belle mise en valeur des bois et cuivres, et un vrai souci de théâtralité, tout particulièrement dans un final du I étonnant. Si l'orchestre est loin d’être parfait, cordes notamment, et si les décalages entre fosse et scène étaient relativement fréquents, il n'en demeure pas moins que la direction éminemment mozartienne de Gérard Korsten est un régal réjouissant en ces temps de cruelles disettes parisiennes en la matière.
Sur la scène tout le monde est au diapason, la distribution rayonnant d'implication, de joie et de sens du théâtre, compensant s'il le faut les quelques manques vocaux. Ainsi, Elisabeth Norberg-Schulz n'a pas nécessairement la voix la plus marquante et la plus sonore entendue, c'est très léger voire pointu, mais sa Despina sans cesse piquante et active emporte facilement l'adhésion. Idem, si la facilité de l'aigu, la souplesse viennent à manquer à un vocalement fragile Kenneth Tarver, remplaçant Paul Groves initialement annoncé, son Ferrando ingénu et timide, émeut et convainc à la scène, et compense ce que la présence vocale seule ne saurait apporter. Andrea Concetti est un Alfonso italien, qualité déjà indéniable pour le rôle, toujours exact, maîtrisant chaque mot de chaque récitatif avec une justesse confondante ; pas la plus belle ni la plus grande voix du monde assurément, mais un Don Alfonso tout simplement excellent. La Dorabella de Laura Polverelli m'amène à un commentaire opposé aux trois précédents : la voix est superlative, les moyens conséquents, mais ce timbre sombre et profond et cette voix de mezzo bas placée ne me semble pas idéale pour Dorabella qui se satisfait généralement mieux d'une voix plus claire et immédiatement jeune. Le Guglielmo de Pietro Spagnoli est simplement parfait : la voix est magnifique, le chant élégantissime, les phrasés et le sens du mot et du geste confondants de naturel et de classe; je crois ne jamais avoir entendu mieux pour le rôle, disques inclus. Je garde la meilleure pour la fin, la Fiordiligi de Carmela Remigio qui m'a simplement transporté de bonheur et d'émotion. La voix est un rayon de lumière, irradiant, d'une liquidité et d'une pureté saisissantes, et si le grave est parfois difficile (mais quelle Fiordiligi le maîtrise absolument ?), l'aigu coule d'or. A cette voix magnifique s'ajoute toute l'innocence, la jeunesse, la tendresse d'une Fiordiligi de 15 ans noble et ingénue, à l'italien naturellement confondant, et dont chacune des interventions, y compris dans les ensembles, enivre de cette lumière. Per pieta m'a suffoqué de tant de beautés et d'émotions. Cette Fiordiligi me laissera, je pense, un très grand souvenir.
Un dernier mot, avant de terminer cette longue chronique napolitaine, sur le public napolitain. Le système des loges entraîne un mouvement de va et vient incroyable: on arrive en retard, on part en avance, on rentre, on sort, on discute... La géométrie de l'endroit propageant le son, on entend mille sortes de bruits et de chuchotement tout au long de la représentation des façons les plus gênantes. Au parterre ce n'est guère mieux: j'ai même cru au début que l'ouverture servait de sonnerie... De façon amusante, la salle est toujours au quart vide, mais jamais au même endroit en même temps. Le public m'a semblé assez froid (serait-ce l'effet première, et ses tarifs plus chers que pour les autres représentations?): le parterre était pratiquement vide alors que le dernier chanteur n'était pas encore venu saluer, et les applaudissement plutôt modérés.