Cesare Valletti, The Art of Song (Testament)

Publié le par Friedmund

 

 

Que reste t-il aujourd’hui dans les mémoires de l’art de Cesare Valletti ? Les belcantistes se souviennent sans doute qu’il servit Donizetti et Rossini avec une élégance folle et une technique supérieure qui lui permit de graver le premier, pour Erich Leinsdorf, le redoutable « Cessa di piu resistere » du comte Almaviva ; et aussi, pour Giulini ou Gavazzeni, des Lindoro et Nemorino somptueux, quoique désormais confidentiels. Les inconditionnels de Maria Callas n’oublieront jamais son insurpassé Elvino de 1955 à Milan ou bien son fringant et juvénile Alfredo londonien de 1958 ; deux soirées parmi les plus mémorables que le live nous a rendu de la Divine. Les mozartiens se rappelleront quant à eux le Don Ottavio idéal, viril et à la vocalisation sans faille, italien jusqu’au bout des ongles, que Valletti fut pour Karajan au live et pour Leinsdorf au studio. Tous ses hauts faits artistiques n’ont malheureusement pas apporté à Cesare Valletti toute la gloire qui lui est due, celle d’avoir été le plus beau et le plus raffiné des ténors italiens des années 50 et 60.

 

La reparution aujourd’hui par Testament des trois albums enregistrés par RCA à la fin des années 50, un en studio et deux live au Town Hall de New-York, nous restitue enfin au CD le somptueux leg du récitaliste de mélodies. Ineffables trésors que je découvre émerveillé.

 

L’album studio de 1958, The Art of Song, présente notre ténor pour moitié dans le répertoire classique des arie antiche, mais aussi Schubert et Schumann. Des airs italiens (Sarti, Stradella, Scarlatti), on retiendra la netteté et la classe, la douceur mais aussi la virilité, l’esprit, la musicalité profonde surtout ; et plus encore un « Caldo sangue » de Scarlatti fiévreux et tendu, héroïquement ciselé. Si le « Nen men con l’ombre » du Serse de Haendel pourra aujourd’hui paraître daté dans le style, voire un rien précieux, on ne voit pas quel ténor contemporain serait capable d’y poser la même vocalise toute de fluidité et la même saveur de l’italien. Schubert étonne par le ton solaire, la lumière douce et méditerranéenne qui se dégage de l’interprétation du ténor italien. La délicatesse, la joie simple, le raffinement de Der Musensohn m’ont subjugué, à ne pas en croire mes oreilles. Ses Schubert et Schumann dégagent une sensibilité tout aussi palpable que celle des meilleurs ténors germaniques, mais dans une atmosphère toute autre, moins lourde et épaisse, plus nette et apaisée, solaire, sans tous les tourments rhénans. Etonnant. L’album se conclut par le rare I pastori d’Ildebrando Pizzetti, mélancolique et lancinant, auquel Valletti confère une densité brûlante, captivante.

 

Des trois récitals réunis dans ce double CD, le live du 16 octobre 1959 au New-York Town Hall est sans doute le plus fabuleux et mémorable. Les merveilles s’y enchaînent les unes après les autres. La rare cantata d’amore de Bernardo Pasquini ouvre le récital avec goût et lyrisme, affichant d’emblée la forme vocale superlative du ténor. Le « Misero o sogno »  de Mozart qui suit est une vraie claque : pudique et sans effet appuyé, l’interprétation de Valletti  se mue progressivement en une tension héroïque brûlante, aux phrasés virils et nets, emportée comme jamais je ne l’ai entendue auparavant. Les trois mélodies extraites des Nuits d’été surprennent  par leur vivacité, le poids donné au mot, l’émission franche et incisive. Villanelle bout d’une ardeur juvénile et gourmande, inénarrable, alors que Sur les lagunes se colore d’un ton d’outre-tombe, grave et étouffé, déchiré par des envols d’une douleur et d’une violence introuvable ailleurs. L’île inconnue, ludique, détaillée, au ton sans cesse changeant tels les vents, est un même régal. Je regrette nécessairement les pièces manquantes : le cycle complet, ces Nuits d’été new-yorkaises auraient pu prétendre à l’absolu sommet de la discographie. Les cinq lieder de Wolf à suivre sont étourdissants d’humeur, de verbalisation (par un italien !), de somptuosité. Difficile d’oublier, le disque arrêté, la gouaille de Der Musikant, la profondeur lyrique de Verschwiegene, le sourire de Der Gärtner, ou bien encore le rayonnement noble de Heimweh. Après l’italien, le français et l’allemand, vient le tour de l’espagnol. Les deux mélodies de Fernando Obradors sont brillantes, mâles et sensuelles, riches de superbes colorations, nuancées mais sans mièvrerie. Le Granadinas de Rafael Calleja enflamme une salle médusée par ses vocalises fermes et viriles d’hidalgo madrigalisant. En bis, deux airs véristes, l’épilogue du Mefistofele de Boïto et le lamento de l’Arlesianna de Cilea, tous deux amplement phrasés, avec force et netteté, intenses mais sans scorie, somptueux de beauté de voix et de chant. Extraordinaire soirée.

 

Le récital du 28 octobre 1960 ne présente pas tout à fait le même intérêt ni tout à fait les mêmes sommets. Le programme y est sans doute pour beaucoup. Les arie antiche de  Paisello, Pergolesi, Giordani, Caccini ou Martini défilent les unes après les autres, toujours somptueusement chantées, mais à l’intérêt artistique somme toute limité, surtout après les fulgurances berlioziennes et wolfiennes de l’année précédente. « O del mio dolce ardor » du Paride ed Elena de Gluck est trop doucereusement entrepris pour vraiment passionner. Si les deux morceaux de Stefano Donaudy (1879-1925) respirent trop la guimauve à mon goût, les mélodies de Roger Quilter et Norman Dello Joio offrent par contre une nouvelle facette de notre ténor, croonant ici en anglais, avec un vrai panache et beaucoup de classe. Pour conclure deux Rachmaninov sans réelle surprise, et deux Grieg très prenants malgré l’anglais, dont A dream, magique et comme en suspension.

 

La somme offerte par Testament dans ce double CD est précieuse. Le son des prises live est magnifique, offrant même plus de couleur et de relief que la prise studio sensiblement pâle de RCA. A signaler également, l’accompagnement au piano de Leo Taubman, au dessus de tout soupçon, quel que soit le répertoire. L’art unique de Cesare Valletti égale voire dépasse souvent celui de son maître Tito Schipa par son art exquis, son éclectisme raffiné, et surtout l’intelligence et la classe de l’interprète. Voila un disque, mieux une présence, dont je ne saurais désormais me passer, et sans doute pour très longtemps.

 

 

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Publié dans Disques et livres

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