Eschenbach-Shaham, Pleyel, 26/03/2008
Bernstein : Symphonie n°1 "Jeremiah"
Bruckner : Symphonie n°7 en mi majeur
Orchestre de Paris
Rinat Shaham, mezzo-soprano
Christoph Eschenbach, direction
Entendre la musique de Leonard Bernstein m’est toujours un vif plaisir. Visiblement je ne suis pas le seul : Bruckner, souvent joué à Paris, n’explique sans doute pas cette salle Pleyel pleine à craquer, alors même que des affiches pourtant plus prestigieuses jouent parfois à Paris devant des salles à moitié vide. Christoph Eschenbach se saisit merveilleusement bien de cette première symphonie. Le premier mouvement, la prophétie, présente des plans sonores très distincts, dans une atmosphère claire de pâte mais vive dans son sentiment. Le second mouvement, la profanation, est superbe. Eschenbach obtient de l’Orchestre de Paris une tension vraiment étonnante, majestueuse et solennelle, d’où s’échappent de superbes microclimats ; tout juste peut-être l’exacerbation conjointe des cuivres et percussions se révèle un soupçon trop appuyée. La lamentation finale dégage les mêmes qualités de l’orchestre du chef et introduit une soliste étonnante. Le mezzo-soprano chaud et sensuel, aux couleurs profondes et magnifiques, de Rinat Shaham est fascinant. L’émotion, le magnétisme même, qu’elle suscite par sa voix éloquente et visiblement très engagée tout autant. Je ne connaissais pas jusqu’ici cette jeune chanteuse israélienne. Elle semble avoir fait sensation en Carmen à Glydenbourne en 2004. Je veux bien le croire. J’espère en tout cas croiser très vite à nouveau cette somptueuse voix de soleil noir sur scènes à Paris. La rencontre inattendue de Bernstein et Eschenbach, magnifiée par la présence de Rinat Shaham, se révèle en tout cas une très belle réussite pour l’Orchestre de Paris et son chef.
Bruckner en seconde partie n’est malheureusement pas autant à la fête. Le premier mouvement commence très platement, sans réelle consistance, avec une impression certaine de mollesse sensiblement décharnée. La tension revient progressivement, mais le tout manque dans sa conclusion de grandeur, de majesté, de beauté aussi. L’adagio débute divinement : le chant des contrebasses et violoncelles se dessine avec une très belle densité, tendu, lyrique, marquant. L’architecture générale du mouvement reste toutefois compromise par une dynamique sonore figée dans un forte d’ensemble immuable. Le scherzo, monolithique, souffre du même problème, d’autant plus que le volume est monté d’un cran. Etrange illusion acoustique également : son sehr schnell se différencie finalement peu dans le ressenti du sehr feierlich und sehr langsam de l’adagio précédent. La faute à ce lassant effet de masse sans doute. On tombe là dans le travers des lectures qui se veulent grandioses : la dérive facile de l’interprétation colossale est toujours fatale au maître de Saint Florian. Ajoutons à cela que les pupitres de Paris ne peuvent de toute façon soutenir une vision purement onaniste de la partition. Comme lors de son Ring au Châtelet, je ne peux m’empêcher de penser à propos de Christoph Eschenbach que le souvenir de Karajan, dont il fut l’assistant, est le bien mauvais génie de cet homme. Le finale présente quelques moments de variété bienvenus, mais reste globalement épais et bruyant, sans beaucoup d’intérêt. Une déception, surtout après le beau moment de musique qu’a représenté la lecture de la Jeremiah de Bernstein en première partie. Dommage, car l’opposition dans un même concert de ces deux symphonies d’humeur et d’esprit radicalement différents représente en tout cas une programmation intelligente et originale.