Wozzeck, Bastille, 29/03/2008

Publié le par Friedmund


Le propos de Wozzeck est d’une crudité implacable. C’est sa force, sa grandeur aussi. La violence sous-jacente que porte l’œuvre quant à la réalité du monde est telle qu'elle peut inciter à vouloir la retrancher, plus ou moins consciemment, derrière deux artifices strictement opposés, l’outrance misérabiliste ou l’abstraction esthétisée, qui partagent au bout du compte une même finalité : rendre supportable une vérité douloureuse et insupportable. Wozzeck nous parle de nous, êtres humains, dans notre rapport à la société avec un message difficile à admettre : la prééminence de notre libre-arbitre est toute relative dans notre propre réalisation d’individus. La mise en scène de cette nouvelle production ne s’encombre d’aucun artifice et ne cède ni à la tentation d’un naturalisme apitoyé ni au confort de la misère esthétisée. Le miroir est bien là, ancré sans détour dans notre monde contemporain. Et aucune œuvre ne le justifie sans doute autant. Le Woyzeck de Büchner, écrit en plein romantisme galopant en 1837,  défie lui-même les chronologies artistiques. Büchner aurait-il perçu d’emblée à quel point l’individualisme lyrique de son époque serait la nouvelle prison de l’humanité ? Le cadre défini par Christoph Marthaler et sa décoratrice attitrée Anna Viebrock est donc une salle communale à l’esthétique 1970, terne et crûment décorée, comme il en est des milliers dans les banlieues ouvrières européennes. Cet huis clos asphyxiant et fermé de tous côtés, à l’image de l’existence du rôle-titre, est donc tout à la fois le lieu des brimades du Capitaine, des drôles de consultations du Médecin, mais aussi guinguette au second acte puis lieu du crime. Cette triste cantine est  entourée d’une aire de jeu pour enfants. Ces derniers, omniprésents sur scène, viennent nous rappeler à juste titre que toute société porte une responsabilité dans le devenir de l’humanité. Et que derrière la gaieté de leurs jeux, périphériques, se cache la douleur d’une réalité sociale difficile, au cœur même de la scène. Qu’adviendra t-il de l’enfant de Wozzeck et Marie le rideau baissé ?

Seuls, un décor et des costumes ne restent que ce qu’ils sont, une illustration plastique. Christoph Marthaler leur adjoint une direction d’acteurs mémorable qui fait tout le prix du spectacle. Mieux, il dessine des personnages d’une vérité saisissante, admirablement captés, qui semblent bien plus appartenir au monde réel qu’au théâtre. Le traitement de Wozzeck est admirable. Le pauvre soldat harcelé se métamorphose ici en benêt sonné, agité, à la santé mentale précaire mais sans menace innée sous-jacente pour autrui. Un homme simple, simplet même, mais qui n’est pas d’emblée dangereux. Légèrement schizophrène sans doute, mais en rien psychopathe par nature. Jamais la responsabilité du Docteur et du Capitaine ne m’aura paru aussi forte et évidente. Il faut peu de choses en définitive pour transformer un être humain en bête sauvage : tout juste appuyer là où cela fait mal et savoir susciter les horreurs de la honte, de la douleur, et le sentiment d’une absolue solitude. Le portrait de Marie est plus beau encore, tout en simplicité. Une jeune femme abandonnée à elle-même, qui se laisse aller à une moralité que l’hypocrite bienséance du Capitaine peut peut-être réprouver, mais sans mal inné non plus. Une jeune femme simple, que l’on devine humaine dans sa détresse et sa culpabilité, et qui se fourvoie par manque de repères, par peur du vide aussi. Une jeune femme perdue, pas une putain irrécupérable en somme. Son rapport à Wozzeck et à son enfant est empli  d’une grande tendresse, tant bien même le Tambour-Major, bellâtre de quartier sûr de sa personne, mi-rocker mi-hooligan, lui procure l’espace de quelques heures un défoulement échappatoire indispensable à la claustrophobie de son existence. Superbe dessin également d’un Capitaine hébété, plongé dans l’ennui et le désoeuvrement, immobile ou presque à sa table, qui ne sort de son vide intérieur que pour se pavaner de concert avec un Docteur suffisant et dominateur. L’humiliation d’autrui comme seule raison de vivre en somme. Andres et Margaret sont enfin ce qu’auraient pu être Wozzeck et Marie sans le sens du devoir et la charge que leur impose un enfant : un alcoolique et une salope, superficiels et primaires dans leurs maigres paradis d’artifice, les seuls autorisés aux miséreux, bien sûr.


Si les options de Marthaler permettent un propos d’une grande force intellectuelle et un regard clairvoyant et sans concession, elles présentent aussi leurs propres limites. Ainsi le troisième acte, privé de son étang nocturne, perd en poésie, en suggestion angoissante et morbide. Marthaler ne trouve pas toutes les clés pour intégrer de manière satisfaisante  la noyade de Wozzeck à sa mise en scène. La force de son prosaïsme voulu et pensé, et théâtralement de haute volée, ne peut répondre au pathétique de ce clair de lune assassin. Marthaler fait également l’étrange choix de se priver de la ronde finale des enfants, si bouleversante et violente, symbole de ce monde qui continue à tourner inlassablement sourd aux drames les plus horribles que les sociétés humaines génèrent. Seuls en scène, ces enfants qui ont déserté leur aire de jeux pour investir la salle commune, rappellent toutefois qu’ils deviendront eux aussi les maîtres du monde des adultes demain. Et que tout recommencera à nouveau. Les maigres joies et les grandes douleurs. Les victimes nombreuses et les non moins rares bourreaux. Le cadavre de sa mère tout juste découvert, l'enfant de Wozzeck et Marie, debout dans un coin, se retrouve isolé des autres enfants, groupe solidement assis en droite rangées, tous concentrés au milieu de la scène. Immer zu, immer zu.


Cette mise en scène forte et belle rencontre des interprètes de premier ordre. A commencer par le couple extraordinaire formé par le Wozzeck de Simon Keenlyside et la Marie d’Angela Denoke. Tous deux séduisent par la force de leur jeu, leur beauté scénique, la crédibilité absolue de leurs prestations théâtrales et vocales. Pour son tout premier Wozzeck sur scène, Keenlyside a pu m’apparaître parfois appliqué, un peu vert pour un rôle d’une telle complexité. Pour autant, la voix est magnifique, le chant d’une parfaite sobriété mais non sans émotion. Aussi bien vocalement que scéniquement, ce Wozzeck répond à merveille à la conception voulue par Marthaler d’un personnage sans outrance, naïf et nature, sans véritable violence innée. Et quelle voix splendide, quelle maîtrise vocale ! Gageons que les représentations suivantes sauront le libérer et dégager une émotion moins contenue. Angela Denoke bouleverse du début à la fin. La voix, franche d’émission, claire et lumineuse, rayonne à la fois de féminité et d’une charge émotionnelle sobre et intense. La force de l’interprète, chanteuse et actrice confondues, est suprême. Jamais Angela Denoke ne m’est apparue aussi belle et convaincante. Mieux, jamais je crois, que ce soit au disque ou à la scène, Marie ne m’a semblé aussi authentique, femme de chair et de sang, tour à tour douce et affectueuse puis violemment perdue dans son univers sans espoir, inconsciemment extériorisée enfin pour mieux sombrer dans un effroi final à glacer le sang. Quel charisme ! Quelle présence fascinante ! A leurs côtés, Jon Villars s’incarne de manière tout aussi stupéfiante dans un Tambour-Major d’une grande aisance scénique et d’une parfaite crédibilité théâtrale. Le ténor, puissant et tranchant, convainc ici aussi pleinement. Du côté des oppresseurs, Roland Bracht est simplement parfait en Docteur imposant et dominateur, et Gerhard Siegel, sonore et puissamment expressif, ne fait qu’une bouchée des difficultés de son Capitaine malsain à souhait mais sans caricature. David Kuebler, Andres sans lyrisme ni candeur, se révèle la seule relative déception de la soirée. Les seconds rôles sont eux tous excellents.


Dans la fosse, Sylvain Cambreling offre sans doute ici une de ses plus belles prestations à l’Opéra de Paris. La pâte orchestrale est somptueuse, finement colorée, sans aspérité, d’une rare élégance. La dynamique est sans cesse nuancée, les tensions savamment contrôlées et toujours déployées à bon escient. Surtout, la cohérence de cette direction retenue et sans artifice avec le propos du metteur en scène est totale. Il est rare de rencontrer une production lyrique où la scène, la fosse et les chanteurs semblent mus par les mêmes impératifs dramatiques et une optique artistique totalement partagée. Ce n’est certainement pas là la moindre qualité de ce somptueux Wozzeck accueilli triomphalement, une fois n’est pas coutume, dès le rideau baissé.  

 

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Publié dans Saison 2007-2008

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