Die Frau ohne Schatten, Bastille, 10/02/2008

Publié le par Friedmund


 
Les représentations de décembre 2002 de cette production restent parmi mes plus beaux souvenirs de l’ère Gall. S’il était évident à lire l’affiche que le miracle ne se reproduirait pas, je n’envisageais pour autant pas une telle catastrophe pour cette reprise. Ubermächte sind im Spiel nous dit la Nourrice… certes, mais, une chose est sûre, pas dans la fosse !  Succédant au merveilleux straussien qu’est Ulf Schirmer, Gustav Kuhn nous sert cette saison une direction d’une médiocrité consternante. On ne sait par où commencer tant le résultat est indigent. De cette partition toute de chatoiements et de tensions, Kuhn tire une soupe orchestrale dénervée, d’une impossible mollesse, sans une once de beauté. La dynamique est d’une platitude exaspérante, asphyxiant même les précipités dramatiques les plus ardents de la partition de Strauss. Cela fait bien du bruit de temps en temps, beaucoup même parfois, mais cela reste toujours anodin, sans impact ni relief. Il serait tout aussi vain de chercher sous la baguette de Kuhn la moindre trace du lyrisme chaleureux d’une partition qui en regorge pourtant. Le rendu sonore ne vaut guère mieux et les pupitres de l’Opéra sonnent avec un prosaïsme effroyable, traîtres à toute la magie sonore propre à l’univers de Richard Strauss. Pour couronner le tout, tout n’est pas parfaitement en place entre les pupitres, et les cuivres étouffent les cordes à plus d’une reprise… Les quelques foyers de huées qui se sont manifestés au rideau final pour le chef ne sont en vérité pas cher payés.

Après une Chrysothemis remarquée et une Elisabeth remarquable, il est peu de dire que l’Impératrice de Eva-Maria Westbroek était fort attendue. Est-ce la fatigue cumulée des séries enchaînées de Tannhäuser et de la Femme sans Ombre ? En cette matinée de dernière, Westbroek m’est apparue plutôt décevante, effacée même. Le rôle est-il d’ailleurs vraiment fait pour elle ? Leonie Rysanek en optant pour l’Impératrice, plutôt que pour la Teinturière qu’on lui proposait initialement, a sans doute jeté le trouble sur les typologies vocales requises par cet opéra. Enivrée d’un aigu somptueux et portée par une hypersensibilité qui n’était qu’à elle, Rysanek fit de l’Impératrice le rôle de sa vie, mais contribua aussi aux distributions ultérieures hasardeuses de Teinturières en Impératrices, puis, par ricochet, de sopranos blindées, laides et hurlantes en Teinturières. Pourtant, une voix comme celle de Westbroek, souvent affiliée à celle de Rysanek, est sans doute plus proche de celle de Lotte Lehmann, qui créa la Teinturière, que de celle de Maria Jeritza, choisie par Strauss pour être la première Impératrice. Eva-Maria Westbroek se révèle vite peu à l’aise dans les suraigus surnaturels de la Teinturière. La voix semble aussi afficher une plénitude moindre que ce qu’a pu démontrer sa récente Elisabeth. Au-delà de l’aspect strictement vocal, l’interprète reste globalement effacée derrière le rôle, réservée, presque froide, peu incarnée à dire vrai. Même face à Keikobad l’intensité est défaillante, l’émotion sous contrôle, le théâtre bridé. Face à elle, Christine Brewer en Teinturière est la relative bonne surprise de cette matinée. Dans ce rôle où on entend tout et surtout n’importe quoi, Christine Brewer présente une prestation très digne à défaut d’être mémorable. La voix est bien menée, l’aigu lumineux se déploie avec bonheur le long des arches straussiennes, l’artiste est sensible et nuancée. Il est rare de pouvoir écrire d’une Teinturière qu’elle montre son meilleur dans le tendre lyrisme de son duo du troisième acte plutôt que dans les violences de l’acte précédent : c’est tout à l’honneur de Christine Brewer. La voix est parfois un peu pincée voire aigre, le volume est limité, la caractérisation présente un déficit de charisme évident, mais le résultat global est plutôt satisfaisant à défaut d’être enthousiasmant. La Nourrice de Jane Henschel complète la distribution féminine avec compétence, quelques phrases plus parlées que chantées parfois, mais aussi une projection encore percutante lorsque la partition l’exige.

Si les trois chanteuses principales demeurent très honorables, quoique privées d’étincelle, leurs partenaires masculins sombrent bien en deçà de l’acceptable. J’attendais peu de Jon Villars. On pourrait éventuellement passer avec indulgence sur le manque d’homogénéité des registres, qui retire toute musicalité à ce chant brut de décoffrage et peu élégant, voire le confine parfois aux limites de l’étranglement. Que le ténor soit en décalage récurrent et conséquent avec l’orchestre est beaucoup plus difficilement supportable, a fortiori lors d’une dernière. Le souvenir d’un Thomas Moser, souverain et à son sommet en 2002, est de toute façon sans appel pour le roturier Jon Villars que l’on s’empressera de vite oublier. Le cas du Barak de Franz Hawlata est plus désespérant encore : le chanteur est à bout, incapable d’assumer désormais le rôle. Le registre aigu est aléatoire, le souffle se brise irrémédiablement, la voix tremble… Le chanteur peut bien tenter de masquer parfois la réalité en se réfugiant derrière le volume de l’orchestre ou un chant à bout de lèvres, nous ne saurions être dupe : de ce baryton jadis fort honorable ne reste plus qu’une voix en lambeaux. Toute interprétation musicale ou dramatique tombe de facto très vite à l’eau. Le Messager de Ralf Lukas, au chant forcé et à l’émission écorchée, ne contribue pas à grandir cette très faible distribution masculine.

Interprètes allant du passable au mauvais, direction d’orchestre navrante, Die Frau ohne Schatten ne saurait résister à tel traitement. Et pourtant que de beautés et d’intelligence sur scène ! De toutes les mises en scènes de Robert Wilson présentées à Paris ces dix dernières années, celle-ci me semble la plus merveilleuse, la mieux conçue, la plus adéquate, la plus juste surtout. L’univers wilsonien, tout en suggestion et poésie, épouse avec bonheur le fantastique de cette œuvre avant tout conte féerique et philosophique. L’abstraction de la plastique évite le ridicule du kitsch, la touche orientale est légitimée par le livret lui-même, et la gestuelle sophistiquée de Wilson ne jure nullement dans ce monde fantastique d’esprits, d’ombres et de magie. Surtout, la beauté des images proposées est stupéfiante. Si j’en ai proposé quelques unes pour accompagner cette chronique, il me semble opportun de préciser qu’aucune d’entre elles ne saurait réellement rendre compte de la beauté et de la poésie dégagées par le travail de Wilson. Le jeu sur l’ombre et la lumière, jusqu’au négatif complet (scène obscure, faibles sources lumineuses blanches, éclairage des seuls visages), campe des atmosphères puissamment évocatrices, étourdissantes même parfois (la fin du second acte surtout, grandiose). Il n’est pas rare d’entendre que la scène gâche parfois la musique : en cette matinée, preuve a été faite que l’inverse était malheureusement tout autant possible. Peu importe. La mémoire ainsi rafraîchie des images de Wilson permet de revivre émerveillé le souvenir des représentations de 2002 ; en enfouissant aux oubliettes, prestement et sans remords, les tristes interprètes du jour.

 

 

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Publié dans Saison 2007-2008

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