Lohengrin, Pleyel, 05/02/2008
Rarement soirée d’opéra m’aura autant déconcerté. Cela commence pourtant plutôt bien, par un prélude finement ciselé, délicat et châtié, qui laisse augurer d’un accompagnement orchestral de qualité. Las, la suite se révèle beaucoup moins enthousiasmante. Si l’Orchestre Philharmonique de la Radio Néerlandaise affiche une pâte d’une belle couleur et des pupitres de qualité, la direction de Jaap van Zweden étire les tempi au delà du raisonnable, jusqu’à tuer toute tension à l’ouvrage. On sent que le chef veut bien faire : le volume est maîtrisé, les nuances sont démonstratives, ici de délicatesse là de puissance, mais tout cela sonne creux, sans élan ni mystère. Une lecture sans accroc, mais aussi terriblement appliquée, au sens le plus péjoratif du terme, pour ne pas dire indigeste. Les chœurs sont plutôt bien en place, d’une belle qualité, mais sans aura particulière non plus. L’interprétation du chef concourt sans doute à la léthargie de ce Lohengrin qui ne décolle jamais tout à fait théâtralement. Surtout, elle souligne les carences en la matière d’interprètes principaux empêtrés dans une pseudo chasteté vocale maniérée et infertile.
Les noces du couple principal se déclinent ainsi pour le meilleur, une certaine maîtrise vocale, mais aussi le pire, une interprétation artificielle et d’une pruderie de bénitier bien mal venue pour ce qui reste avant tout un opéra romantique. Dès son entrée Anna Schwanewilms campe une Elsa caricaturale, gourde et puérile, très vite contrariante à voir comme à entendre. La voix n’est pas intrinsèquement rayonnante et l’ampleur même se révèle parfois contrainte pour le rôle, jusqu’à frôler l’accident à une ou deux reprises. L’artiste est pourtant bourrée de bonnes intentions, détaillant chacun de ses phrasés comme s’il s’agissait d’un lied de Wolf des plus austères. On peut admirer ces explicitations musicales et leur conférer même une valeur de raffinement. J’entends pour ma part surtout un manque de spontanéité étouffant et un déploiement d’artifices masquant la réalité d’un matériau en fait un rien quelconque. Le très attendu Klaus Florian Vogt fait poser quant à lui un diagnostic strictement inverse pour une impression finale similaire. Les moyens de ce ténor haut placé sont étonnants, exceptionnels même. La voix claironnante est d’une aisance inouïe, puissante et souple, du genre de celles pour lesquelles tout parait possible, et de surcroît gratifiée d’un timbre très plaisant. L’agacement est à la hauteur de l’admiration que suscitent tant de possibilités. Quatre heures durant l’interprète se complait à adopter comme seul mode expressif l’alternance du clairon et d’une suavité efféminée hors de propos. Chacun de ses pianissimi ostentatoires s’apparente vite au supplice de la goutte d’eau tant tous semblent tomber comme un cheveu sur le drame, à contresens même parfois de la stricte musicalité requise par l’écriture du rôle. Les quelques moments où il n’est plus question de pouvoir négocier la pose avantageuse de l’artiste doucereux tournent à vide, comme si privé de ce seul mode expressif le ténor se révélait court de toute inspiration verbale, musicale ou dramatique. Que Lohengrin nécessite une interprétation châtiée, certes, mais faut-il pour autant que cela tourne au châtré ? Faut-il que tant de hurleurs aient par le passé défiguré le rôle de leurs beuglements qu’on en vienne à tomber en pamoison devant un gaillard à la voix percutante adoptant une phrase sur deux le ton mielleux d'un petit chanteur à la Croix de Bois ? Le ton infantile propre aux deux interprètes tourne la scène de la chambre en messe béate et lénifiante, d’autant plus que le chef anesthésie le métronome à l’éther. Drôle de couple en vérité, d’un rare manque d’épaisseur théâtrale et d’une insincérité émotionnelle prodigieusement agaçante, dans leur chant comme dans leurs gestes.
En Telramund, Eike Wilm Schulte les rejoint dans la désincarnation de bon aloi. Voila un interprète qui ne lève jamais les yeux de son pupitre, regarde à peine ses partenaires, comme s’il chantait quelque cantate de Bach. Rien ne vibre, ne se tend ou ne vit dans ce chant malgré tout superbe. Car force est de reconnaître que j’ai rarement entendu ce rôle impossible chanté avec une telle probité musicale, doublée de la verbalisation subtile de ce bel artiste. Pour pareil rôle, fort en tempérament et en éclat, c’est toutefois bien insuffisant. Aux côtés des trois précédents, Marianne Cornetti fait figure d’intruse à plus d’un titre. Son mezzo ample, chaleureux, sonore, apporte un peu de relief à cette morne et longuette cérémonie. L’artiste se défonce en scène, vit, enrage, s'emporte, s’enflamme... Las, il faut également faire avec un vibrato prononcé, une diction avalée par les impétuosités sonores de la dame, et, surtout, une véhémence dont la manière outrée tient plus de Vérone que de Bayreuth. Peu de subtilité ni de séduction, aucune trace d’ambiguïté pour cette Ortrud matrone, plus sorcière qu’ensorceleuse, dont le poison est tout de même un peu voyant. Dommage, elle seule sur le plateau s’incarne dans un théâtre qui a pour principal défaut de ne pas être le bon. La différence d’implication dramatique et d’expression stylistique fait de ses duos avec Telramund puis Elsa des moments étranges unissant des interprètes semblant évoluer dans des mondes artistiques parallèles. Ni le König Heinrich rocailleux de Ronnie Johansen, ni le Héraut grisaillant de Geert Smits n’apportent un quelconque réconfort à cette étrange soirée plutôt lénifiante.
Post scriptum
A ma grande surprise, cette représentation de Lohengrin semble avoir déclenché un concert de louanges unanimes sur la toile. Ma voix dissonante est donc fort isolée, et de ce fait à prendre telle qu’elle est. Le lecteur avisé saura mixer les avis et ne pas s’arrêter à cette seule chronique sincère mais nécessairement subjective dans sa déception.
Le Fliegende Holländer présenté par les forces rouennaises la saison dernière dans cette même salle Pleyel, plus modeste sur le papier et plus discrètement salué, m’avait semblé pourtant offrir avec bonheur ce qui manquait désespérément à ce Lohengrin : de l’animation théâtrale, des incarnations émouvantes et crédibles, de l’unité de ton, du travail d’équipe.