Herreweghe-Gerhaher, Pleyel, 17/02/2008
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Gustav Mahler :
Rückert Lieder
Anton Bruckner :
Sympbonie n°5 en si bémol majeur
Orchestre des Champs-Elysées
Christian Gerhaher, baryton
Philippe Herreweghe, direction
L’affiche du concert était alléchante : un des plus beaux liedersinger de notre temps accompagné d’un chef qui ne cesse de surprendre et relire avec pertinence et goût des répertoires souvent malmenés par la tradition. Les Rückert Lieder brillent dès les premières mesures d’une atmosphère émerveillée et onirique. Ich atmet’ einen linden Duft expose d’emblée l’art raffiné d’un chanteur à la musicalité exquise et l’accompagnement riche mais sans ostentation du chef. Liebst du um Schönheit, doucement lyrique et à la tendre ardeur, est plus sensible encore alors que Blicke mir nicht in die Lieder est tout d’émoi et d’élan pudique. La musique coule raffinée et caressante avec un charme fou, mi-grave mi-primesautier. Jusqu’ici d’une retenue extrême dans ses nuances, Christian Gerhaher laisse sa voix se déployer entièrement dans un Um Mitternacht aussi soyeux que mystérieux, puissant et caressant à la fois. L’ultime lied, Ich bin der Welt abhanden gekommen, d’un luxe inouï dans l’art de ciseler intonations et dynamiques, résume une fois encore la somme de beautés entendues jusqu’ici. Rarement ai-je entendu chanteur conjuguer autant de talents dans ce répertoire. Ce timbre argenté radieux, la langue cristalline, l’homogénéité absolue de l’émission dans les nuances et les registres, la fluidité des lignes verbales et musicales, tout dans cette voix est châtié à l’extrême, sans jamais pour autant paraître maniéré ou artificiel. Plus relaxé, le baryton a même ajouté une belle chaleur, un rien absente la première fois, à un Um Mitternacht plus merveilleux encore en bis. Soutenu admirablement par les textures orchestrales délicates et raffinées de l’orchestre, Christian Gerhaher a été cet après-midi l’égal des plus grands.
En seconde partie, Philippe Herreweghe s’attaque à une des symphonies de Bruckner les plus originales, les plus puissantes aussi. Dès le premier mouvement, les cartes sont clairement posées. Plus qu’une transparence d’ensemble, le chef joue la séparation claire des plans sonores. Si l’architecture globale est tendue et nerveuse, chaque climat ou détail de la partition surgit avec une clarté confondante de l’ensemble. Regarder Herreweghe diriger est d’ailleurs passionnant tant sa battue est lisible et dessine la moindre structure de la partition. La netteté des interventions de chaque pupitre permet de goûter à plein de la finesse et des beautés de l’Orchestre des Champs-Elysées. Les cordes sont chaleureuses, les cuivres d’une belle rondeur, et les bois se parent de couleurs souvent somptueuses. Si l’adagio présente les mêmes qualités, il chante aussi avec un lyrisme soutenu et chaleureux, très émouvant, d’une grande force émotionnelle sans jamais tomber dans le sirupeux. Le scherzo, incisif et aux dynamiques puissantes, est d’une vitalité démoniaque. Si les précipités orchestraux sont somptueux, les échos des musiques de ländler m’ont semblé toutefois manquer un peu d’une assise rythmique plus prononcée. L’ample finale est joué par Herreweghe en un seul souffle, vigoureux et décapant, presque jubilatoire. Ce Bruckner radieux et sans complaisance, dans la droite descendance de Beethoven et Schubert, me semble rendre infiniment plus justice aux talents d’architecte du compositeur que bien des interprétations plus teutonnes que nature (cf. Thielemann et les Wiener Philharmoniker au TCE).
Je profite de cette chronique pour rappeler que Christian Gerhaher était un des protagonistes de ce qui était peut-être le plus beau disque classique paru l’année dernière : Terezin Theresienstadt (DG). Chaleureusement recommandé à qui ne le connaît pas encore. Autres recommandations, le beau Chant de la Terre (révision Schönberg-Riehn) enregistré par Philippe Herreweghe avec Hans-Peter Blochwitz, Brigitte Remmert et l’Ensemble Musique Oblique (Harmonia Mundi), et, bien sûr, le très célébré Knaben Wunderhorn du même chef chez le même éditeur, avec cette fois-ci Sarah Connolly, Dietrich Henschel et l’Orchestre des Champs-Elysées.